Table ronde : Inclusion et bibliothèque au congrès de l’ABF

Notre trêve estivale est finie ! Nous voici à nouveau présents pour des informations diverses et variées sur les trois thèmes de notre groupe : multiculturalisme, genre, orientation sentimentale et sexuelle.

Nous ré-attaquons avec le compte rendu de la table ronde organisée lors du Congrès de l’ABF en juin !

*

Modératrice: Raphaëlle Bats, conservatrice à l’ENSSIB, responsable du groupe de l’ABF « construction de soi et lutte contre les stéréotypes » ou Legothèque.

Intervenants :

- Denis Merklen, institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux, université Paris Diderot, EHESS. Il a mené une enquête sur les violences faites aux bibliothèques.

- Sylvie Tomollilo, Bibliothèque municipale de Lyon, responsable du point G.

La conférence a été organisée à partir de la réflexion que si la lutte contre les exclusions est une évidence pour les bibliothécaires, le travail sur l’inclusion, d’une manière positive, est moins évident.

Les interventions

Tout d’abord, une typologie de l’exclusion des minorités a été dressée par D. Merklen :

  • Le genre (la question des jeunes filles ou la question de l’homosexualité)
  • la minorité ethnique (avec enjeux linguistiques et religieux)
  • le problème du rapport entre générations (et les conflits associés à l’investissement de l’espace des bibliothèques par ces catégories d’âge)
  • l’exclusion sociale (les cas « sociaux » d’alcoolisme ou de SDF mais aussi l’exclusion sociale liée aux endroits où se concentrent le taux de chomâge élevé et la pauvreté.)

Ces différentes formes d’exclusion génèrent des publics différents dans les bibliothèques. Comment peuvent-elles donc répondre à cette exclusion ? Sont-elles si démunies ?

La réponse à la première question passe par l’affirmation de l’individu et la construction de soi. La bibliothèque peut y jouer un grand rôle, en tant qu’espace public.  Mais elle n’est pas le seul acteur : certaines formes d’exclusion résultent de l’atomisation sociale et de la difficulté à s’inscrire dans le collectif. La bibliothèque, dans son action d’individuation, peut alors être perçue comme un acteur qui accentue les difficultés pour les populations concernées. Elle peut également être considérée comme trop institutionnelle. Deux cas se présentent : soit l’individu accepte cet espace normé, soit il le conteste, non par goût, mais parce que l’imposition de ces nouvelles normes peut être perçue comme l’exigence de changer de comportement et, ce faisant, présente le risque de se couper de sa communauté.

Un certain nombre de conflits peuvent donc non pas être provoqués par la bibliothèque mais éclatent dans la bibliothèque elle-même.

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Sylvie Tomomillo, le point G.

  • Le point G

S. T. est responsable du centre de ressources sur le genre créé en 2006 à partir du dépôt d’un fonds privé composé de nombreuses archives gays des quatre dernières décennies. Au départ, il se limitait à la question de l’homosexualité masculine, mais s’est rapidement intéressé à toutes les problématiques de genre.

Son objectif est de « donner une visibilité historique à tout un continent d’existences et de comportements. »

  • Le fonds du centre de ressources

Actuellement, le fonds contemporain du centre est constitué par les ouvrages des 15 dernières années en sciences humaines et sociales et en critique d’art. L’accent est actuellement mis sur l’enrichissement des collections de périodiques (actualité, fanzines, revues universitaires anglo-saxonnes. De plus, il y a la volonté de créer une collection thématique transversale, directement interrogeable sur le catalogue informatisé, afin de ne pas isoler les ouvrages traitant de ces questions.

  • La médiation culturelle

Des animations peuvent se fixer sur les questions LGBT mais aussi inviter à une réflexion plus globale à l’instar d’un débat sur l’homoparentalité introduit par le biais du hiatus existant entre reproduction et filiation qui touche tous les parents.

Sur le plan lexical, S. Tomomillo préfère préfère parler de public minorisé et non de minorité, le terme de minorité renvoyant à une définition comme par défaut, à une singularité par rapport à quelque chose qui serait neutre.

Conclusion : une double démarche

  • une démarche de visibilité qui donne de la légitimité
  • une démarche intégrative pour impliquer le grand public.

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Le nouveau groupe ABF Légothèque

Dans son intervention Raphaëlle Bats a fait une courte présentation du groupe ABF « construction de soi et lutte contre les stéréotypes », né il y a six mois. Le groupe fait essentiellement de la veille, alimente un compte Twitter, un groupe Google + afin de transmettre des retours d’expérience, des interviews et des lectures. Une collaboration avec le CNRS doit déboucher sur un parcours « genre » aux Archives nationales.

***

Le débat

Interrogée sur le caractère plutôt académique et universitaire à première vue du centre de ressources sur le genre, S. Tomomillo a répondu que le Point G cherchait à maintenir en tension l’aspect universitaire et l’aspect grand public, notamment un public de jeunes en questionnement.

  • Le caractère universitaire domine quand il s’agit du fonds ancien, en raison de la démarche épistémologique que le traitement de ces fonds exige
  • Tandis que les animations, les bibliographies (jeunesses notamment) s’adressent davantage à un public en questionnement. Les périodiques jouent également un rôle dans la construction de soi pour les adolescents et les jeunes adultes. En outre dernièrement une animation a été menée sur le thème « Enfance et homophobie » avec la projection de films, notamment Tomboy de Cécile Sciamma.

A une question sur les normes et leurs remises en cause, D. Merklen a expliqué que les normes ne sont pas vraiment contestées mais que c’est l’autorité de celui qui doit rappeler les normes qui est mise en cause.

La question de fonds pour D. Merklen est de savoir si la bibliothèque est une institution du quartier ou une institution dans le quartier. De même le bibliothécaire est-il un habitant du quartier ou quelqu’un qui vient travailler là ? Il rappelle une anecdote d’un non-fréquentant interrogé dans le cadre de l’enquête : à la question de savoir dans quel endroit calme l’entretien pouvait avoir lieu, le non-fréquentant répond spontanément « la bibliothèque » arguant qu’on est chez lui ici et qu’on peut donc faire l’entretien dans la bibliothèque, mais une fois installé dans la bibliothèque, cette même personne se sent obligée de prendre des livres dans les rayons pour « faire comme tout le monde ». Il y a donc une double expérience : la légitimité d’aller dans la bibliothèque de son territoire dont la personne, même non-fréquentante, revendique l’appropriation mais en même temps cette personne se sent dépossédée de ses normes dans la bibliothèque.

Raphaëlle Bats ajoute qu’aux USA où il n’y a pas de langue officielle, cette question du bibliothécaire dans le quartier ou du quartier se pose avec acuité. Ainsi les bibliothécaires travaillant dans des quartiers fortement marqués sur le plan linguistique (quartier chinois, quartier hispanique etc.) s’ils ne sont pas du quartier au moins connaissent la langue largement parlée dans le quartier.

Questionné sur les moyens à disposition des bibliothécaires pour intégrer le public en difficulté, notamment linguistique, D. Merklen répond que cela déborde les capacités d’action du bibliothécaire, ce qui ne veut pas dire que le bibliothécaire ne peut rien faire.

L’action à mener se situe notamment au niveau de la formation des bibliothécaires. Les bibliothécaires visent trop l’individu et se trouvent démunis quand il s’agit de penser le collectif alors que l’énorme problème des quartiers populaires c’est l’atomisation, la difficulté à s’inscrire dans le collectif. Quand on met une collection en langue étrangère dans une bibliothèque, on peut aider un groupe à construire sa vision du monde, à prendre conscience de sa place dans la société, ce qui oblige à penser la bibliothèque comme acteur du conflit.

Car les quartiers populaires sont en prise à des conflits: avec l’Etat, avec les institutions etc. Les bibliothèques en tant qu’institution de la République ont du mal à introduire cette notion conflictuelle dans leur espace. La manière de faire dans laquelle la bibliothèque se sent légitime c’est de se dire : « dans les espaces de relégation, on va animer, on va donner ce à quoi les gens n’ont pas accès, on va amener une richesse culturelle ». Même si cela est très difficile à mettre en place, c’est s’inscrire dans une logique qui est facilement maîtrisable. Mais prendre à sa charge les différents aspects des conflits sociaux qui traversent les espaces, c’est ce qui est difficile car cela oblige les bibliothécaires à rentrer dans une pensée qui est identifiée comme étant politique et à se penser eux-mêmes comme des acteurs politiques.

***

Ce fut donc une conférence très riche, qui a ouvert des réflexions intéressantes autour du genre, du multiculturalisme et surtout du rôle de la bibliothèque dans la société.

Ce compte-rendu a été rédigé par Alexandre Leducq, Elève conservateur, promotion Rosa Luxembourg – DCB 21 ; et adapté pour le blog par Sophie Courtel. 

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