Tour de veille – janvier 2021

Ce mois-ci, notre veille s’est tourné vers la BPI et les 20 ans de Wikipédia…

Féminismes à la BPI

La BPI propose, du 18 janvier au 8 mars, le cycle « Le féminisme n’a jamais tué personne »: des conférences qui offrent des pistes sur les nouvelles formes de mobilisation des femmes.

– Rencontre en ligne « Violences sexistes: quand les femmes prennent la parole« 

Les violences faites aux femmes révèlent une organisation du monde centrée sur le pouvoir des hommes. De nombreuses femmes s’élèvent, dénoncent et démontrent les mécanismes de cette organisation. Cette rencontre était animée par Elsa Dorlin, philosophe et professeure à l’université Paris 8, et a réuni Ovidie, réalisatrice, écrivaine, journaliste et actrice; Anaïs Bourdet, fondatrice du projet Paye ta schneck, co-animatrice du podcast Yesss; Valérie Rey-Robert, écrivaine, créatrice du blog Crêpe Georgette

Conférence: Treize minutes – le féminisme (22 février 2021)

Regards croisés de cinq intervenantes, qui ont chacune 13 minutes pour traiter le féminisme par le biais de son expérience: Mounia El Kotni, chercheuse en anthropologie du genre et de la santé; Iris Brey, journaliste, critique de cinéma, autrice; Geneviève Brisac, autrice; Noémie de Lattre, actrice, metteuse en scène; Camille Froidevaux-Metterie, philosophe, professeure de sciences politiques.

Conférence: Quand imaginaires et plaisirs féministes se libèrent (8 mars 2021)

La parole féministe se fait entendre sur les réseaux sociaux, en abordant des sujets jusqu’à présent tabous: règles, clitoris, masturbation… en quoi ces modes de paroles et d’actions peuvent-ils se transformer en empowerment ?

La rencontre est animée par Charlotte Bienaimé, productrice d’ Un Podcast à soi, et réunit Elvire Duvelle-Charles, journaliste, réalisatrice, activiste, et co-autrice de Clit Revolution; Fania Noël, essayiste, militante; Elise Thiébaut, autrice.

Balises, le magazine de la BPI, dans le cadre de ce cycle, propose un dossier réunissant interview, articles, videos, sélections, etc. Ce dossier aborde les thématiques du cinéma, de la musique, de l’écriture inclusive, de l’éducation, de l’intersectionnalité, de Wikipédia.

Cette dernière thématique offre d’ailleurs une belle transition…

Wikipédia

Alors que l’encyclopédie en ligne fête ses 20 ans, des initiatives, citoyennes, collectives, associatives, tentent d’y apporter plus de visibilité aux femmes.

L’association nantaise Les Affs (Ateliers Femme et Féminisme) propose des ateliers de contribution; depuis 2016, ce sont près de 860 articles qui ont été publiés.

Autre contributrice, la physicienne britannique Jess Wade a dépassé sa millième contribution: elle s’attache à visibiliser les femmes de sciences, les scientifiques racisé·es, les scientifiques LGBTQI+. L’astrophysicienne Jocelyne Bell, la vaccinologue Sarah Gilbert, la microbiologiste Allison McGeer ont dorénavant leur page dédiée, et entre dans le matrimoine.

Dans le but de combler le fossé des genres de Wikipédia, le projet les sans pagEs, créée et améliore des articles portant sur les femmes, les féminismes et sur les des sujets sous-représentés.

Petit tour d’horizon d’autres contributeurs et contributrices:

le projet Archiwiki Matrimoine, porté par les Archives Départementales de l’Hérault, propose des ateliers axés sur l’histoire des femmes du département. Ce sont près de 50 pages créées ou enrichies dans le cadre de ces ateliers.

le wikiprojet Women in Red, propose le même principe de contributions, pour la version anglophone de l’encyclopédie. Au programme: agendas de contributions et marathons d’écriture.

Bibliothèque(s) et inclusion

2021 sera une année blanche pour la revue de l’ABF Bibliothèque(s). Pour bien commencer l’année quand même, voici un récapitulatif des articles publiés dans la rubrique Bibliothèques et inclusion. Tous les numéros à partir de l’année passée se trouvent dans la bibliothèque numérique de l’Enssib.

Bibliothèques n° 102-103

Un répertoire de formations sur les thèmes de l’inclusion, de la construction de soi et de la lutte contre les stéréotypes (p. 12)

La médiathèque Valentin Haüy : la médiathèque inclusive (p. 15)

Bibliothèques n° 100-101

L’album jeunesse dans la construction de soi : compte-rendu d’une table-ronde au Salon du Livre Jeunesse de Montreuil

Les livres ont la parole : regards croisés sur une bibliothèque vivante au congrès de l’ABF

Bibliothèques n° 98-99

Rencontre avec Juda la Vidange, drag king qui propose des heures du conte en bibliothèque

Initiative : une formation « Pour des bibliothèques non-sexistes »

Bibliothèques n° 96-97

Atelier EFiGiES Archives, mémoire, transmission du féminisme et LGBTQ+

L’Encyclopédie des migrants : de l’intime au politique

Bibliothèques n°94-95

La semaine des discriminations à Montreuil

Une bibliothèque au Point éphémère !

Bibliothèques n°92-93

Une carte pour signaler les centres de ressources sur le genre

L’ABF s’engage pour une communication sans stéréotype de sexe

Bibliothèques n°90-91

Des bibliothèques gay-friendly ?

Bibliothèques n°88-89

Rendre visible les femmes invisibles

Bibliothèques n°87

Bibliothèques et migrant-es, comment faire ? L’exemple suédois

Et bien sûr le numéro 80, qui a pour thème Bibliothèque(s) et inclusion !

Bonne lecture !

 

La transidentité dans les livres / littérature jeunesse et adolescente

Ce billet s’appuie sur le travail effectué par Julie Granier, bibliothécaire, et s’intéresse à la représentation de la transidentité dans la littérature. Afin d’orienter et d’encadrer ses recherches, elle s’est concentrée sur la production éditoriale de 2018 à aujourd’hui, en France. Son constat est que les personnages LGBTQIA+ sont de plus en plus représentés dans la production éditoriale francophone, qu’il s’agisse de littérature, de documents cinématographiques ou de jeux vidéo.

Ce premier billet s’intéresse à la représentation de la transidentité et des personnes transgenres dans les albums, romans et bande-dessinées. Cette première partie couvrira la littérature jeunesse et adolescente. 

Introduction

Il convient, pour commencer, de s’attarder sur la terminologie employée. Selon l’Association Nationale Transgenre (ANT) :

“Genre »

Identité sexuée psycho-sociale. Rôle social, par exemple masculin ou féminin, et identification à la classe d’individus qui jouent ce rôle. Le genre résulte de stéréotypes culturels qui définissent les comportements masculins et féminins. Le genre n’est pas nécessairement congruent au sexe : une personne mâle peut très bien s’identifier au rôle lié féminin et être ainsi de genre féminin. Les genres « homme » ou « femme » ne sont que des conventions culturelles très réductrices pour étiqueter un ensemble complexe de traits de personnalité. Chaque être humain a en lui, à la fois, des traits de personnalité jugés féminins et des traits jugés masculins. Il existe donc plus de deux genres dans l’humanité mais une multiplicité. En outre, le genre est auto-déclaratif : seule la personne concernée peut déclarer son identité de genre.”

“Transgenre » (personne)

Est transgenre toute personne qui ne s’identifie pas complètement au rôle social culturellement assigné à son sexe, sans se croire pour autant atteinte d’un « trouble d’identité de genre » ou d’un syndrome, et qui se libère de toute croyance en des rôles sexués naturels et intangibles (cf. essentialisme). Il s’agit avant tout de vivre libéré de l’ordre symbolique et de ses sous-produits tel l’hétéro-patriarcat. Personne qui assume un genre, binaire ou pas , différent de celui qui lui a été assigné à la naissance au vu de ses organes génitaux. Ayant rompu avec la binarité sociétale liant sexe et genre, une personne transgenre vit son identité de genre en effectuant parfois, pour des raisons diverses (faciliter son insertion sociale, choisir sa sexualité, …), des modifications corporelles.”

“Transidentité »

Néologisme créé par le mouvement transgenre, par opposition au terme « transsexualisme ». Façon de vivre qui ne coïncide pas avec le rôle culturellement et arbitrairement assigné aux personnes de son sexe. La concordance entre le genre (identité sexuée psycho-sociale) et le sexe (identité sexuée physique) n’a de sens que si on a intégré le conditionnement d’une culture, qui assigne un rôle social – donc l’identité de genre qui lui correspond – à chaque sexe.”

“CIsgenre » (personne)

Personne dont le genre est relativement en adéquation avec le rôle social attendu en fonction du sexe. Exemple : dans la culture occidentale, une personne possédant un corps femelle et se vivant comme une femme.”

Un glossaire plus complet autour de la transidentité est disponible sur le site de l’ANT.

Il est important de préciser également qu’il existe une multiplicité d’identités de genres au-delà d’homme ou femme, comme une multiplicité de façons d’exprimer son genre. Néanmoins, d’autres genres comme non-binaires sont moins représentés dans la production éditoriale par conséquent vous en trouverez peu ci-dessous.

Quelques références bibliographiques pour illustrer ce billet :

  • Je suis Camille, …

Je suis Camille écrit par Jean-Loup Felicioli et paru aux éditions Syros en 2019 est sans doute un des seuls, sinon le seul album proposé aux plus jeunes autour du sujet de la transidentité. Sans compter “Julian est une sirène” de Jessica Love paru chez Pastel en 2020 et dont je reparlerai dans un prochain billet. C’est un album qui s’adresse aux enfants à partir de 8 ans, selon le site RicochetIl met en scène Camille, une jeune fille qui fait sa rentrée en sixième, et dont nous découvrons progressivement qu’elle est une jeune fille trans, assignée garçon à la naissance, et qui a pu exprimer son genre librement au sein de sa famille et auprès de ses ami•e•s. Un bel exemple d’ouverture et de respect qui valorise et rend visible la transidentité auprès du jeune public et offre la possibilité à chacun•e de se découvrir et de s’inscrire dans la diversité humaine. Il est possible de feuilleter l’album en ligne via ce lien. A noter que l’album est soutenu par l’ANT qui propose aux mineur•e•s transgenres et aux familles un guide en complément, accessible en ligne, afin d’aider à la libre expression de son genre : “Si mon genre m’était conté…”.

  • … unique en mon genre.

La production littéraire adolescente et young-adult n’est pas en reste ces dernières années avec de très belles réussites. Dans une collection parue aux éditions Gulf Stream, Charlotte Bousquet et Jaypee proposent Barricades, une bande-dessinée mettant en scène une jeune adolescente trans. On découvre ici les difficultés que peuvent rencontrer les adolescent•e•s transgenres : souffrance, rejet, tentative de suicide. Rappelons que selon l’étude “Suicide attempts among transgender and gender non-conforming adults” menée par l’American foundation for suicide prevention et The Williams Institute en 2014, le suicide chez les personnes transgenres est 7 fois plus élevé que chez les personnes cisgenres. Heureusement, la fin est positive pour l’héroïne et illustre le chemin souvent délicat vers l’acceptation de soi.

  • Dans un contexte plus positif, Sophie Labelle, autrice et illustratrice, propose la série de bande-dessinée Ciel parue aux éditions Hurtubise en 2018 et 2019. Deux tomes disponibles en version physique et numérique. La bande-dessinée, qui reprend des personnages apparaissant sur son blog BD “Assignée garçon, met en scène Ciel, adolescente transgenre, dans sa vie de tous les jours entre ami•e•s et études.

  • La collection “D’une seule voix”, proposée par les éditions Actes Sud Junior, a publié en janvier 2020, le court roman Météore écrit par Antoine Dole. Une nouvelle fois, on y découvre le cheminement long et douloureux de Sara, adolescente trans.

  • Après tout ceci, force est de constater que les hommes trans sont peu voire pas représentés dans la littérature adolescente. Un roman aborde le sujet par un biais fantastique, il s’agit de “Trois garçons écrit par Jessica Schiefauer et paru chez Thierry Magnier en 2019. Alors que Kim, jeune fille de quatorze ans, découvre une plante qui la transforme en garçon le temps d’une nuit, elle entame une quête d’identité. A noter également la courte pièce de théâtre parue chez L’école des Loisirs, “Au pied du grillage pousse un oranger” de Philippe Gauthier, même si la transidentité du personnage principal n’est pas le coeur du récit.

  • Et puis il y a la bande-dessinée Le prince et la couturière de Jen Wang paru en 2018 chez Akileos qui nous invite à découvrir le prince Sébastien qui profite des nuits parisiennes sous l’identité de Lady Cristallia. Son identité de genre n’est pas précisée mais on peut penser que le prince est gender-fluid ou non-binaire.

Sources : 

https://rainbowtheque.tumblr.com/

La chaîne Youtube de Mx Cordélia

http://mademoisellecordelia.fr/la-master-liste-lgbt-de-cordelia/ 

Sélection de mangas queer

Quand on parle de mangas LGBT+, les premières références à arriver en France sont bien souvent les yaoi, et dans une moindre mesure les yuri, ce qui laisse de côté un important pan de la production. Et même ces genres sont peu connus du grand public. Le yaoi correspond à des romances entre hommes (pouvant être érotiques ou non), le plus souvent écrit par des femmes, et à destination de femmes ; le yuri est son pendant féminin : des romances entre femmes – mais dont le public est bien plus mixte. Ces deux genres de manga relèvent souvent de la fétichisation des identités non-hétérosexuelles, et de nombreuses critiques à leur égard ont pu fleurir sur le net (notamment sur la notion du consentement dans le yaoi).

Il existe cependant bien d’autres mangas, ne rentrant pas dans ces cases, et qui offrent une diversité et un réalisme plus importants dans ses représentations. En voici une petite liste, bien sûre non exhaustive !

F. Compo

Couverture du tome 1 de F. Compo. On y voit quatre personnages asiatiques, deux hommes et deux femmes, enlacés et souriants.

Family Compo, de Tsukasa Hōjō, série terminée en 12 volumes.
L’auteur, déjà bien connu pour Cat’s eyes et City Hunter (plus connu en France sous le titre Nicky Larson), a souvent fait preuve d’un grand avant-gardisme sur la question de la représentation des femmes dans ses œuvres. Pour F. Compo, c’est plutôt la question de la transidentité qui est traitée.

L’histoire suit un jeune homme de presque 19 ans, dont le père vient juste de décéder. Désormais orphelin, il est recueilli par sa tante et son oncle, et apprend à connaître sa cousine, d’un an sa cadette. A sa grande surprise, il découvre que ses deux parents sont transgenres, et que leur enfant est de genre fluide.
Évidemment, le manga étant sorti à la fin des années 90, les termes utilisés ne sont pas ceux-ci. Il y est plutôt questions de travestissement, d’hommes qui sont des femmes et de femmes qui sont des hommes.

Dis comme ça, évidemment, ça ne fait pas très envie… Et pourtant ! Si la terminologie fait grincer des dents (ce qui est peut-être, laissons le bénéfice du doute, la faute à la traduction), la façon dont le sujet est traité est simple, efficace et diablement positive. Le héros, à l’instar d’un Nicky Larson macho et dragueur, est constamment tourné en ridicule quant à son manque d’ouverture d’esprit et d’acceptation de la situation. Les personnages trans sont tous positifs et complexes, avec des histoires différentes, allant du tragique au plus commun.
De nombreuses critiques sur le net font état de la confusion entre travestissement et transidentité, mais si les mots utilisés sont effectivement ambigus, dans les situations et les paroles des personnages, il est clair que les femmes trans sont des femmes, et vice versa. D’autres critiques sont néanmoins valides, par exemple la (trop récurrente) impossibilité de concilier transidentité et homosexualité.

Il s’agit cependant d’un manga précurseur de son époque, drôle et positif, que je conseillerais avec toutes les personnes qui n’ont pas peur de se frotter à du vocabulaire un peu daté.

Aromantic (love) story

Couverture du tome 1 d'Aromantic (love) story. On y voit une femme, habillée avec une robe blanche, assise dans un fauteuil en velours rouge. Elle est entourée de deux hommes en costume, l'un en costume blanc, l'autre en costume noir.

Aromantic (love) story, de Haruka Ono, série terminée en 5 volumes.
Kiryu est une mangaka qui connaît un succès fulgurant grâce à sa série de type « harem manga », où un jeune homme est courtisé par un grand nombre de jeunes femmes. Cependant, elle a bien du mal à avancer dans son histoire, ne ressentant elle-même pas d’attraction romantique ou sexuelle. Entraînée malgré elle dans un triangle « amoureux » avec deux hommes de son entourage professionnel, elle en profite pour faire ses recherches et essayer de comprendre ce qu’est l’amour.

Trop souvent, dans les textes où un personnage est aromantique, la question du trauma est évoquée – ce qui est une question légitime, bien entendu, mais ne laisse pas la place à d’autres interprétations. Ou bien le personnage aromantique se trouve être un·e robot, ou un·e alien – ou encore un·e adolescente qui se cherche. Ou bien iel finit, grâce à l’amour d’un autre personnage, à découvrir ce sentiment et être « guéri·e ».
Alors, un manga dont le personnage est une femme trentenaire plutôt banale qui se retrouve au centre de l’attention de plusieurs hommes, il y avait fort à craindre qu’elle finisse dans les bras de l’un ou l’autre dans un happy ending un peu niais.
Ouf ! Rien de tout cela ici, et Kyriu reste bel et bien aromantique jusqu’au bout, sans finir dans une relation (désolé pour le spoiler, mais connaître ce détail ne vous empêchera pas de profiter du scénario !). En plus des parties plus pédagogiques sur les orientations non-hétérosexuelles, de nombreux passages évoquent des thématiques féministes très fortes (injonctions au couple, à la maternité, etc.) mais jamais de manière lourde et insistante.

Avec son dessin soigné, il permet à tout·es, même les adolescent·es, d’aborder des questionnements encore rares dans notre société.

Éclat(s) d’âme

Couverture du tome 1 d'Eclat(s) d'âme. On y voit un garçon asiatique aux yeux gris, avec un air triste ou terrifié, sur un fond de ville bleutée.

Eclat(s) d’âme, de Yuhki Kamatani, série terminée en 4 volumes.
Ce manga s’adresse plutôt à des adolescent·es en questionnement. Le personnage principal, Tasuku, est un lycéen homosexuel dont l’orientation sexuelle a été dévoilée par accident à ses camarades de classe. Commençant à subir leur homophobie, et craignant les réactions, il envisage de se suicider, avant d’être interrompu en voyant une autre personne se jeter d’une fenêtre. Celle-ci est en réalité l’hôte d’un salon de discussion ayant la fâcheuse tendance à sortir du bâtiment par la fenêtre… En la rencontrant, il fait également la connaissance d’un petit groupe de bénévoles qui cachent également des secrets : lesbianisme, travestissement…

Ce manga est très délicat, et traite des sujets LGBTI+ avec un angle plus social que la plupart des autres productions. Les questions de l’homophobie intériorisée, du placard, du questionnement de son identité, y sont traitées avec beaucoup de justesse – au point où les personnes concernées pourront difficilement ne pas se reconnaître dans les portraits présentés. Éclat(s) d’âme n’est pas moralisateur pour autant, et les messages qu’il essaie de véhiculer (notamment sur la culture du viol) ne sont pas frontalement exposés.

Suicide parabellum

Couverture du manga Suicide Parabellum, en noir et blanc. On y voit une jeune femme habillée d'un costume, tenant une tête de lapin géante sous le bras.

Suicide parabellum, de Dowman Sayman, série terminée en 10 chapitres (en ligne). Pour un public averti [Sang, Violence]
Cette courte série, disponible en ligne (en Anglais) n’a rien de pédagogique : les deux personnages au centre de l’histoire sont des femmes qui s’aiment, et voilà tout.
Chihaya est à la recherche d’Ouko. Celle-ci semble prisonnière dans les sous-sols du QG de la mafia, alors qu’une fête costumée bat son plein dans les étages. Chihaya va donc s’y introduire pour la sauver, mais découvre bien vite que les choses ne sont pas aussi simples qu’il n’y paraît. Allant d’un niveau à l’autre à la poursuite d’Ouko, Chihaya finit par rencontrer des personnages esseulés, qui reviendront régulièrement l’assister dans sa quête.

Le style, original pour un manga – un peu moins pour une publication uniquement web – et l’histoire totalement kaléidoscopique se marient à merveille pour une expérience où l’on commence par se demander ce qui diable on est en train de lire. Mais l’auteur déroule les fils de sa trame petit à petit, dans des révélations maîtrisées qui laissent tout de même la place à l’interprétation des lecteur·ices.

The first love melt in ultramarine

Couverture du manga "The first love melt in ultramarine". On y voit les bustes de deux adolescents de profil, l'un blond et l'autre brun. Ils se regardent dans les yeux, entourés par le ciel bleu et des feuilles d'arbre.

The first love melt in ultramarine, de Yuki Ringo, tome unique. Pour un public averti [Sexe, Viol]
Ce manga est publiée dans la collection Yaoi de Taifu, qui est probablement la collection la plus prolifique en la matière. Le plus souvent, les ouvrages qui y paraissent cochent toutes les cases du yaoi « traditionnel ». Ultramarine est une exception bienvenue – quoi que probablement pas la seule -, du moins du côté de l’intrigue (les dessins eux sont assez classiques et on retrouve notamment le « syndrome des mains de yaoi » aux doigts ridiculement longs). et présente l’histoire de deux lycéens, Kengo et Yoshioka, qui se rencontrent suite à la blessure de Kengo. Yoshioka est censé être dans sa classe, mais ne vient jamais en cours : en effet, ce dernier a été victime l’année précédente de harcèlement sexuel homophobe.
Le consentement et la reconstruction de soi sont donc au centre de ce manga, qui pêche cependant par son format. Sur un seul tome, les situations sont parfois vite expédiées, et on peut avoir l’impression que la guérison est presque « magique ». Yoshioka est un personnage dont on voit peu l’archétype habituellement, surtout dans les productions grand public : on peut voir en filigrane le sujet du syndrome post-traumatique évoqué également.

Autres titres à explorer :

  • Le mari de mon frère, Gengoroh Tagame
  • L’infirmerie après les cours, Setona Mizushiro
  • Blue, Kiriko Nananan
  • Mage & Demon queen, Color-LES (webcomic)

Un dernier tour (de veille) avant les Fêtes

Le dernier billet de cette curieuse année est arrivé… voici notre tour de veille de décembre.

Sasha, Camila, Anne,

Nous en parlions dans l’un de nos précédents billets, profitez des quelques semaines devant vous pour découvrir ce documentaire, disponible jusqu’au 31 janvier 2021 sur Arte. Le cinéaste, auteur également des Invisibles et Adolescentes, a suivi Sasha, petite fille née dans un corps de garçon, pendant un an.

Toujours question d’identité transgenre, Les Vilaines, roman de Camila Sosa Villada, paraîtra en janvier. L’autrice y dépeint l’identité transgenre, retrace le parcours d’une personne trans, honnie par ses proches. Ce titre a été récompensé à la Foire internationale du livre de Guadalajara, au Mexique, par le prestigieux prix Sor Juana Inés de la Cruz.

Masculinités

La question des masculinités a également attiré l’attention ces dernières semaines. Dans sa série Regarde les hommes changer, Télérama questionne les codes de la masculinité:

« Bouleversées par les mouvements féministes, les normes du genre masculin sont questionnées. La représentation traditionnelle de l’homme forcément viril, puissant et dominant, vacille, et la masculinité se fait plurielle. Voici notre dossier sur les contours de ces hommes d’un nouveau type.

Anne Sylvestre

Anne Sylvestre, si célèbre pour ses chansons jeunesse, notamment ses Fabulettes, était bien plus qu’une chanteuse pour enfants. Un répertoire engagée, féministe, d’un humour subtil ou abordant des thèmes graves et durs, souvent témoignage de la société.

Envolées contées

Poursuivre le féminisme et la place de l’enfant: Envolées contées est un podcast « jeunesse, féministe et écolo ». Destinés aux enfants de 3 à 10 ans, les histoires sont déclinés en courts épisodes:

Et comme nous sommes encore en période pré-Noël, il est encore temps de buller devant des films de Noël, LGBTQ friendly !

Légothèque vous souhaite de Joyeuses Fêtes et vous donne rendez-vous pour son prochain billet mardi 5 janvier 2021 !

Augusta Baker Chair : apprendre à écouter l’expérience noire

Apprendre à écouter l’expérience noire

Bien qu’encore peu connue en France, Augusta Braxton Baker est une figure proéminente de l’histoire des bibliothèques aux États-Unis. Première femme noire titulaire d’un diplôme en science des bibliothèques de l’université de l’État de New York en 1934, elle devient bibliothécaire jeunesse à la New York Public Library en 1937. Elle y entame dans les années suivantes un travail pionnier de critique des représentations racistes dans la littérature jeunesse, et de constitution d’une vaste bibliographie et d’un fonds de livres valorisant au contraire des figures afro-américaines positives et réalistes.

Légende : La bibliothécaire Augusta Baker montrant un exemplaire du livre « Jannie Belle » de Ellen Tarry à une petite fille. circa 1941. Source : New York Public Library.

C’est d’ailleurs en hommage à ce parcours hors du commun et afin de le faire mieux connaître de ce côté-ci de l’Atlantique que la 29ᵉ promotion de conservateurs et conservatrices de l’Enssib (dont je fais partie) a choisi de prendre le nom d’Augusta Braxton Baker.

Prendre la parole

Conteuse exceptionnelle, Augusta Braxton Baker est devenue à la fin de sa carrière « conteuse en résidence » (storyteller in residence) à l’université de Caroline du Sud, où son héritage est toujours vivant aujourd’hui, notamment à travers le travail de la Chaire Augusta Baker (@BakerChair sur twitter), poste occupé depuis 2019 par Nicole A. Cooke, chercheuse en sciences de l’information et des bibliothèques. Poursuivant activement ce travail d’analyse des représentations de la diversité dans l’univers des bibliothèques, Nicole A. Cooke a ainsi organisé le 19 novembre 2020 une très stimulante rencontre en ligne intitulée I’m Still Speaking : Amplifying the Black Experience in LIS (« Je parle encore : amplifier l’expérience noire dans les sciences de l’information et des bibliothèques »).

Le titre de la rencontre fait référence au récent débat entre Kamala Harris et Mike Pence, le 7 octobre 2020, dans le cadre de la campagne pour les élections présidentielles américaines : au vice-président conservateur qui l’interrompt plusieurs fois pendant qu’elle parle, la sénatrice démocrate de Californie répond systématiquement avec aplomb « I’m speaking » (« Je parle »). Sa répartie a enthousiasmé ses partisans au point de devenir virale sur le Web.

Ce webinaire réunissait ainsi cinq bibliothécaires afro-américains (voir leurs bios ci-dessous) invités, à travers une série de questions posées par l’organisatrice, à prendre eux aussi la parole et à témoigner de ce que signifie être noir⋅e et bibliothécaire aux États-Unis aujourd’hui, que ce soit dans les bibliothèques municipales, scolaires ou universitaires : Tasha NinsDerrick JeffersonK. C. BoydStacy Collins et Tami Lee.

Entre amertume et combativité

Il me semble que les échanges très ouverts ont fait ressortir à la fois une certaine amertume des participant⋅e⋅s, et en même temps, une grande combativité, un désir de prendre la parole trop souvent confisquée ou caricaturée pour avancer vers une véritable affirmation de leurs existences plurielles.

L’amertume vient du constat partagé de ce qui est vécu comme une invisibilisation, voire un mépris des institutions tant des publics noirs que des bibliothécaires noirs. Selon K.C. Boyd, bibliothécaire en milieu scolaire, elle et ses collègues de couleur ont par exemple été les premiers à se soucier des conditions de confinement des enfants des quartiers pauvres de Washington DC, oubliés par sa hiérarchie. Le travail de lien avec les communautés n’est par ailleurs pas valorisé comme une véritable expertise, et la mairie a cherché à redéployer les équipes vers des tâches jugées plus « essentielles », sans aucun rapport avec le travail de bibliothécaire.

Globalement, tou⋅te⋅s les participant⋅e⋅s à la discussion déplorent la méconnaissance profonde des cultures noires de la part de la majorité de leurs collègues et tutelles blanches. Les entretiens professionnels, par exemple, sont vécus comme des moments toujours biaisés, racialisés, où les questions se basent sur des a priori grossiers d’un « caractère noir » fantasmé, souvent accompagnés d’une sous-estimation des compétences techniques et scientifiques réelles de ces professionnel⋅le⋅s dans des domaines non perçus comme « noirs ».

Derrick Jefferson, bibliothécaire à l’université de Washington DC, estime même qu’il y a une vision implicite, peut-être inconsciente mais ressentie comme pesante, que les noirs, qu’ils soient utilisateurs de la bibliothèque ou bibliothécaires, ne peuvent que souhaiter atteindre une forme de « blanchité » (whiteness), ce qu’il récuse totalement. Lui ne souhaite pas « jouer au bibliothécaire » comme on joue un jeu de rôle, mais en déconstruire les stéréotypes et les schémas mentaux induits par la culture dominante, pour pouvoir exercer ce métier plus librement, l’enrichir à sa façon.

Le « théâtre de la diversité »

L’ensemble des intervenant⋅e⋅s est par ailleurs très perplexe quant aux programmes fédéraux « Équité, diversité et inclusion » (Equity, Diversity & Inclusion ou EDI) ou encore les « déclarations de diversité » (diversity statements) de plus en plus demandées, au même titre qu’un CV ou une lettre de motivation, pour pouvoir postuler à un emploi dans un établissement public. Il en va de même pour la notion de « white allys » ou « alliés blancs ». Selon les termes de Stacy Collins, de la bibliothèque de l’université Simmons à Boston, tout ceci relève parfois davantage d’un « théâtre de la diversité » (diversity theatre) plutôt que d’une action sincère, une forme d’affichage visant à améliorer son image davantage que les conditions réelles de vie en société.

Mais surtout, ce n’est pas aux autres de dire, réfléchir ou décider à la place des premièr⋅e⋅s concerné⋅e⋅s. La défiance des intervenant⋅e⋅s envers les « bonnes intentions » auxquelles ils ne prêtent que peu de crédit n’est pas un fatalisme mais un appel à l’action et à la prise de parole par et pour leurs communautés. Charge aux autres de savoir l’écouter.

Que l’on soit d’accord ou pas avec ces discours qui peuvent être perçus comme radicaux, il est pourtant très important de savoir les entendre, car ils expriment un ressenti partagé par de nombreuses personnes aux États-Unis comme en France. Je crains d’ailleurs d’avoir été la seule personne française assistant à cette soirée, d’après les échanges que j’ai pu avoir via le chat. Il y a pourtant un vrai dialogue à ouvrir ici aussi sur ces questions. Combien de bibliothécaires français « issus de la diversité » comme on dit, et des classes populaires, en particulier chez les cadres ? Quelles représentations de ces cultures dans les collections et les services des bibliothèques françaises ? Si la bibliothèque est le lieu du débat et de la libre circulation des idées, alors il est grand temps de poser ces questions, encore très peu abordées dans notre profession, avant qu’elles ne nous rattrapent.

L’intégralité de cette discussion est visible ici : https://youtu.be/4tUZoY43fUA

Vân Ta-Minh, DCB 29 ENSSIB