Le pont des singes

François Jullien, Le pont des singes. De la diversité à venir, Paris, Galilée, 2010

Le pont des singes, François Jullien

François Jullien dans cet ouvrage nous exhorte à considérer les différentes cultures comme des ressources et à les étudier plutôt sous l’angle de leur fécondité que de « leur identité, plus ou moins fictive ». (p12) Pour François Jullien, les cultures sont des ressources et non pas des valeurs. « les valeurs sont les vecteurs d’une affirmation de soi, elles s’inscrivent, quoi qu’on le prétende, dans un rapport de forces ; tandis que les ressources sont indéfiniment exportables (exploitables) et sont disponibles à tous. » (p 15). Les valeurs tendent à s’exclure, alors que les ressources peuvent se cumuler et se rencontrer pour construire un commun. Cette exhortation n’est peut-être pas si évidente à mettre en œuvre dans nos bibliothèques, mais cependant cela peut vous donner des pistes pour faire place à différentes cultures présentes sur le territoire de votre ville ou de votre campus en se posant la question non pas de comment représenter les identités mais plutôt les ressources de ces différentes cultures. François Jullien parle aussi de ne pas faire de compromis sur les valeurs, affirmant ainsi qu’il ne s’agit pas du tout d’aplanir les valeurs des uns et des autres, mais de favoriser une com-préhension mutuelle, avec une insistance sur la dimension de création commune. (p 51). On retrouvera cette question de la compréhension mutuelle au sujet de la connivence.

Au cœur de cet ouvrage est l’interrogation sur ce que sont et ce que deviennent les minorités ethniques vietnamiennes. C’est l’occasion pour François Jullien d’interroger cette notion de minorité et de définir ce qui différencie réellement le mode de vie de ces sociétés du mode de vie de notre propre société. Page 25, l’auteur insiste sur le fait que minorité n’est pas synonyme de pauvreté, mais qu’en revanche, elle tend à faire corps avec l’exotisme et le pittoresque, du fait du tourisme et du regard des touristes occidentaux sur des modes de vie qui lui sont différents culturellement. L’auteur conseille de « ne plus envisager [le problème] en terme de « minorité » (ethnique) mais de diversité (culturelle). C’est à dire ne plus l’aborder en termes de nombre et d’appartenance, le croisement et le métissage en cours rendant progressivement obsolètes ces catégories. » (p 42)

François Jullien s’intéresse aussi aux notions opposées de connivence et de connaissance pour caractériser respectivement des sociétés non occidentalisées, non scientifiques, plus proches de la nature et des sociétés occidentalisées, prenant appui sur des postulats scientifiques, en d’autres termes européennes. Pour lui, cette notion de connivence est un moyen d’affirmer que des sociétés non scientifiques ont un rapport au monde qui peut néanmoins être décrit positivement et d’éviter ainsi une sorte d’échelle, hiérarchique, des valeurs qui irait des sociétés non scientifiques aux sociétés scientifiques. Le problème pour moi est que cette connivence avec la nature, cette non rupture entre le sujet et l’objet dans ces sociétés…me paraît toujours très construite par le regard occidental et répond entièrement au pittoresque attendu de ces minorités ethniques. Je ne suis pas assez calée pour aller plus loin, mais je retrouve dans ce passage toute l’ambiguïté du regard faussement décentré de l’anthropologue. Néanmoins malgré ces remarques, je m’attarde deux secondes sur la notion de connivence, que nous aurons certainement d’autres occasions d’aborder sur ce blog. Jullien parle de la « connivence qui se noue, se tisse, au fil des jours, sans qu’on y vise et même sans qu’on y pense, sans qu’on pense à y penser » (p 35). Il dit encore « au lieu d’ériger une extériorité, elle enveloppe dans une complicité et la favorise. Au lieu d’extravertir le rapport, elle le replie sur lui-même et le rend intime. » (p 35) Il me semble que la connivence est une chose à laquelle nous n’échappons pas, nous bibliothèques et bibliothécaires. Nos choix d’ouvrages, nos signalétiques, nos organisations spatiales sont autant de codes ou de réponses silencieuses à des codes intégrés. Aussi, c’est sans étonnement que certains se reconnaissent dans ce que nous proposons et que d’autres ne s’y reconnaissent pas. S’il n’est pas facile, voir impossible, d’être en plein connivence avec tous, il peut être utile d’avoir toujours à l’esprit cette connivence pour comprendre ce que nos publics non connivents ne trouvent pas chez nous. Comprendre les ressorts de nos connivences nous ouvre les yeux sur ce qui ne fait pas connivence et nous permet certainement une plus grande ouverture.

Derniers points notables, François Jullien s’intéresse aux notions de local et de marché, notions qui à mon sens sonnent bien trop fortement capitalistes. Enfin Jullien rappelle que l’universel est aussi un concept culturel et historique. « Est-on conduit pour autant au relativisme (au « culturalisme »n chaque culture se repliant sur elle-même et d’isolant dans son destin ) ? » pour Jullien, l’universel n’existe pas en tant que tel, mais doit être horizon, projet pour la Raison, sans être uniformité ou standardisation. (p. 60)

Conclusion :

Jullie refuse donc le discours tout positif sur les cultures considéré comme un discours hypocrite, «voilant les rapports de forces et d’oppression » p 63. Il propose donc au lieu de figer les différences en les exacerbant, de continuer les mélanges, les croisements, les métissages et d’ouvrir de nouveaux possibles. Pour cela, il faut s’écarter des sentiers battus, s’écarter de nos évidences, de notre regard pour non pas seulement rencontrer l’autre mais construire avec l’autre un projet commun.

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