Questions de genre à Strasbourg

Partie 1 – La bibliothécaire

Le 29 mars dernier, la Médiathèque Centre Ville de Strasbourg, au 3 rue Kuhn, devenait, en présence du Sénateur-Maire Roland Ries, la Médiathèque Olympe de Gouges et adoptait pour cette occasion une esthétique nouvelle, valorisant un fonds spécifique autour du genre, c’est-à-dire reflétant les « rôles, les comportements, les activités et les attributions socialement construits qu’une société donnée considère comme appropriés pour les femmes et les hommes »ainsi que le rappelle un panneau exposé dans la bibliothèque.

Anne Dive1, responsable de la structure, nous a reçus et présenté, dans le cadre d’une interview, les conditions de la constitution de ce fonds, la sensibilisation des agents de la bibliothèque et la réception par le public.

Cette interview est la première d’un triptyque autour de cette action que nous qualifierons sans ambages de remarquable pour cet établissement2, figure de proue à Strasbourg. Le ton est donné. Présentation.

A l’origine, une volonté politique

La désignation Olympe de Gouges n’est pas née d’une récente toquade. Elle est le fruit d’une volonté politique affirmée, d’une démarche en faveur de l’égalité hommes-femmes que nous retrouvons déjà mentionnée dans le programme de campagne de 2008 de Roland Ries, Sénateur-Maire PS de Strasbourg. Ce principe s’est d’ailleurs rapidement traduit, ensuite, par la présence au sein de l’équipe municipale d’une déléguée aux droits des femmes et à l’égalité des genres, Mine Günbay, conseillère municipale dont l’action est appuyée par deux chargés de mission. Avec l’appui de Souad El Maysour, Vice-Présidente de la Communauté urbaine de Strasbourg en charge de la lecture publique, la démarche a rapidement abouti (voir la prochaine interview).

Au sein de la bibliothèque s’affairait déjà, il faut le souligner, un groupe de bibliothécaires sensibilisés à la question du genre et qui effectuait des acquisitions prenant en compte cet aspect mais aussi un travail d’orientation et d’information des usagers.

Outre ce terrain politique et bibliothéconomique favorable, de nombreuses associations, implantées justement dans le quartier gare où est située la bibliothèque, œuvraient depuis longtemps autour des problématiques du genre, des questions LGBT et de la prostitution.

Ces trois faisceaux conjugués ont abouti à ce que le site soit renommé et qu’un fonds spécifique soit identifié, notamment à partir de collections déjà rassemblées et d’un crédit d’acquisition exceptionnel. Dans la capitale européenne des Droits de l’Homme, le nom d’Olympe de Gouges, féministe auteur des Droits de la Femme, défenderesse entre autres du droit au divorce, s’est imposé comme une évidence.

Collections traitées, collections exposées

Aujourd’hui, l’ensemble des documents acquis dans le cadre de ces thématiques est disponible en libre accès. Marqué d’un logo spécialement créé pour identifier le fonds de même que les documents abordant l’une des thématiques d’une façon ou d’une autre, cet ensemble est spatialement structuré autour d’un lieu dédié dans la bibliothèque où se trouvent la majeure partie des ouvrages ainsi qu’un poste informatique destiné à l’interrogation d’une sitothèque, des informations associatives locales et un poste de télévision pour la consultation sur places des DVD documentaires du fonds.

Une cote spécifique a d’ailleurs été créée pour distinguer les documents présentés dans cet espace.

La constitution du fonds de référence a bénéficié initialement d’un crédit de 10 000 €. En 2012, le crédit d’acquisition annuel est fixé à 1 000 €.

Ce fonds est avant tout généraliste et grand public, il ne se veut ni universitaire ni savant, bien qu’il soit, aussi, un outil de travail pour les professionnels et les associations. Une bibliographie a été établie, imprimée et mise à disposition à côté du fonds. Une charte pour les acquisitions futures et l’orientation thématique, enfin, a été rédigée de telle manière que les champs retenus et les domaines non couverts soient clairement définis.

Avec 353 titres, rassemblés officiellement depuis le 29 mars, ce ne sont pas moins de 247 prêts qui ont déjà été faits à la fin du mois mai 2012. Déjà se dessine un  »Top Five » des documents les plus prêtés : en première position Une chambre à elle : Benoîte Groult ou comme la liberté vint aux femmes, un DVD de Anne Lenfant, suivi par l’ouvrage de Natascha Kampusch 3096 jours ainsi que deux autres DVD, La domination masculine de Jean Patric et Destins de femmessans enfant de Isabelle Moeglin.

Se distinguant actuellement par une prédominance de la thématique féministe, le fonds va encore faire l’objet d’un travail de  »rééquilibrage » en faveur de l’homoparentalité, de l’homosexualité, etc.

Le sac thématique  »genre »

Chaque été, la bibliothèque propose des sacs ou paniers thématiques, dont le contenu ne se découvre, par l’usager, qu’au moment de l’emprunt. Cette année, un sac  »genre » a été dessiné et créé en dix exemplaires : ce sac décline le logo et comprend trois ouvrages de référence et un album jeunesse. Les résultats de cette opération sont particulièrement encourageants puisqu’avec ces seulement dix exemplaires, ce ne sont pas moins de vingt-deux prêts qui ont été effectués en 2 mois.

Si l’on considère cette offre documentaire comme un document unique, c’est, de plus, le document du fonds dont le taux de rotation est le plus élevé.

La formation des professionnels

La seule sensibilité aux questions relatives aux genres ne pouvait suffire à renseigner de manière approfondie le public ni à procéder parfaitement aux acquisitions. Le groupe initial des sept bibliothécaires, actifs sur ces questions, a bénéficié d’une formation de cinq journées dispensée par le Centre d’information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF). Par la suite, toute l’équipe de la Médiathèque Olympe de Gouges a suivi une formation d’une demi-journée pour comprendre les enjeux principaux d’un tel fonds et pouvoir répondre aux questions du public.

La médiation autour de ce fonds

Plusieurs axes ont été retenus par l’équipe de la médiathèque pour rendre perceptibles les questions du genre et de la place des femmes dans la société. En direction des jeunes, catégorie très touchée par les préjugés sexistes de la littérature jeunesse, des ateliers par exemple sont organisés par les agents qui, à partir d’albums de contes traditionnels, proposent une réécriture des contes.

Parmi les projets déjà bien avancés de la médiathèque, celui d’une exposition sur la question du sexisme et intitulée seXe(s) de pub qui se tiendra du 19 février au 30 mars 2013 dans la salle d’exposition de 110 m² de l’établissement. Autour de quatorze affiches publicitaires, retenues par les agents  »fondateurs » du fonds, seront décodés les messages publicitaires diffusés par la nudité masculine ou féminine. Se côtoieront ainsi des publicités des années 1945-50 à nos jours, celles des firmes Eram, Kookaï , Baccarat, Aubade, LG, etc. et dont l’effet d’ensemble sera, de toute évidence, extrêmement saisissant. L’affiche seule, en effet, est moins frappante dans l’environnement urbain qu’en voisinage avec d’autres affiches usant des mêmes codes.

Les relations extérieures

La constitution et l’identification de ce fonds a naturellement suscité le rapprochement avec des structures éducatives, culturelles et sociales ayant une vocation pédagogique aussi autour des thématiques du genre.

Outre les échanges avec les associations strasbourgeoises, échanges nombreux comprenant aussi des suggestions pour les acquisitions, la Médiathèque Olympe de Gouges est en contact avec les établissements scolaires, les centres de loisir et les centres périscolaires. A l’action de la médiathèque s’ajoute aussi celle de la médiathèque de la Meinau (autre quartier de Strasbourg) qui est, elle aussi, en lien étroit avec de nombreuses associations.

L’avenir verra sans doute l’intensification des liens avec les établissements scolaires par une démarche volontariste des bibliothécaires en direction des collèges et des lycées.

Interview réalisée le 5 juillet 2012
par David-Georges Picard

Prochain article : Questions de genre à Strasbourg. Partie 2 – les élues.

——–

1 Arrivée à Strasbourg en 2004 pour la préfiguration de la Médiathèque André Malraux, tête du réseau des médiathèques de la Communauté urbaine de Strasbourg, Anne Dive a d’abord eu la charge de la constitution des collections de ce nouvel équipement et la responsabilité du centre technique communautaire. En 2008, pour l’ouverture du bâtiment, ce sont 160 000 documents qui avaient été acquis par son service pour un montant de 3 millions d’euros. Elle a ensuite pris la responsabilité de la politique documentaire du réseau puis, en septembre 2011, la responsabilité de le future Médiathèque Olympe de Gouges.

2 La Médiathèque (municipale) Olympe de Gouges ne doit pas être confondue avec la Médiathèque (communautaire) André Malraux, se trouvant aussi à Strasbourg, et qui relève de la Communauté urbaine, dotée d’une compétence de lecture publique.

Une réflexion sur “Questions de genre à Strasbourg

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