L’immigration aussi a mauvais genre

Les recherches

La semaine dernière, du 19 au 22 juin 2013, se tenait l’université de l’ENS d’été sur le thème “Genre et migrations”. Organisées par le LAHRA (LAboratoire de Recherche Historique Rhône-Alpes), ces rencontres ont été l’occasion de faire le point sur les nouvelles recherches mêlant genre et immigration. Pascale Barthélémy, lors de la séance introductive de mercredi, a rappelé que les journaux (et notamment Le Monde dans un article du 9 mai 2013) semble avoir tout à coup découvert que près de 49% des 214 millions de migrants dans le monde sont des femmes. Les historiens dans la salle se sont fendus de quelques sourires condescendants, car bien sûr, tout cela n’a rien de nouveau, et la presse a beau jeu de s’émouvoir d’un phénomène depuis longtemps connu.

L’intervention suivante, par Nancy L. Green, visait à définir la thématique “Genre et migrations” comme un champ historiographique : le genre, comme l’appartenance ethnique et la classe, peut être mis en jeu pour comprendre les migrations au XIX et XXè siècles, sachant que pour les migrantes, ces trois catégories se cumulent bien souvent pour aboutir à une triple oppression du fait de leur genre, de leur classe, et de leur race. Nancy Green essaie par ailleurs de trouver une voie médiane entre les représentations qui ont longtemps cantonné la femme dans le rôle passif de celle qui reste ou celle qui rejoint son compagnon parti en avant, et d’autres représentations qui renversent ce schéma pour mettre en avant l’agency des migrantes : il y a sans doute un peu de tout cela, et les façons de considérer les migrantes doivent être aussi variées et nuancées que les stratégies migratoires mises en œuvre par celles-ci. Aujourd’hui par exemple, ce sont les questions du voile intégral et de la prostitution qui cristallisent les craintes liées l’immigration féminine en France, mais il n’en a pas toujours été de même, chaque époque ayant ses propres façons de rejeter ou d’accueillir les femmes immigrées.

L’accueil ou le rejet de migrantes est toujours lié à des représentations genrées et stéréotypées des femmes en général, a expliqué Linda Guerry dans son compte-rendu du vendredi 21 juin sur son livre récemment publié aux éditions ENS, Le genre de l’immigration et de la naturalisation. L’exemple de Marseille (1918-1940). La France de l’entre-deux-guerres est un terrain idéal pour étudier les représentations liées à la l’immigration féminine. On observe en effet que les immigrées naturalisées sont presque exclusivement des épouses et des mères, susceptibles de fournir à la République des enfants aisément assimilables, entendez de bons petits soldats. Les immigrées restent donc intrinsèquement liées aux valeurs de la famille, de la natalité et du foyer, tandis que les immigrés peuvent fournir des bras. À tel point que, dans les années 20 et 30, alors que la France a un besoin massif de travailleuses comme domestiques ou dans les fermes agricoles, les appels n’ont pas été aussi nombreux que l’aurait exigé le marché, en raison de peurs sociales profondément ancrées qui voyait soudainement cette mobilité comme contre-nature et susceptible de mettre à mal la vertu des femmes.

La société

L’invisibilité des femmes dans l’analyse des flux migratoires fut enfin le thème principal de la journée du samedi, qui avait pour but de faire se rencontrer le monde de la recherche et la société, représentée par des associations. Une géographe, Sophie Louargant, pionnière dans l’introduction des questions de genre en géographie, nous a d’abord proposé de “voir autrement le monde par le genre”, à travers l’étude des mouvements de couples périurbains mais aussi d’artistes voués à une carrière internationale. Plus que d’immigration à proprement parler, il s’agissait plutôt d’étudier les déplacements de ces personnes au quotidien ou sur des périodes courtes de quelques jours à quelques mois. Il ressort de ces différentes études que, que l’on soit un couple “bourgeois contemporain” avec l’homme à temps plein et la femme à mi-temps, confortablement installé dans son pavillon et avec des velléités d’égalité entre l’homme et la femme, ou artiste international(e), les effets structurants du genre sont absolument les mêmes dans la gestion des déplacements : le modèle familialiste reste prégnant, faisant de la femme une “centrale de coordination” en charge d’organiser non seulement ses propres déplacements mais ceux de toute sa famille, de préférence en adaptant les premiers aux seconds plutôt que l’inverse. Pourtant, la question du genre continue d’être opacifiée par les pouvoirs publics dans l’aménagement des territoires, alors même que l’on sait désormais à quel point les stratégies de déplacement à l’intérieur d’une ville sont genrés : les identités de genre, nous rappelle Sophie Louargant, se déploient dans l’espace et la société, mais en l’absence d’un réseau féministe actif, ces questions restent largement ignorées par les pouvoirs publics, qui n’y prêtent attention que dans la mesure où “cela ne coûtera pas trop cher”.

Les associations de défense des étrangers ont ensuite pris la parole pour confirmer ce phénomène d’invisibilisation des questions de genre dans la prise en charge des immigrés en France. La Cimade, Forum Réfugiés le CIDFF Rhône-Alpes et Fiji-ra ont rappelé la situation particulièrement précaire des femmes migrantes, et plus particulièrement des réfugiées. Virginie Ligier pour Forum Réfugiés précise ainsi que la question du genre est prégnante tout au long du parcours migratoire des migrantes : depuis leur départ du pays d’origine qu’elles quittent pour des persécutions ou violences liées à leur genre jusqu’au pays d’arrivée qui ne prévoit pas forcément un hébergement adapté en passant par les routes migratoires empruntées, le fait d’être une femme multiplie les difficultés. Pourtant, en France, la plupart des femmes, au terme de leur procédure de demande d’asile, obtiennent une protection subsidiaire, soit un titre de séjour d’un an renouvelable en fonction du statut personnel et du pays d’origine, alors que les hommes obtiennent en grande majorité un statut, c’est-à-dire un titre de séjour de 10 ans renouvelable sans conditions. Virginie Ligier analyse cette inégalité comme une banalisation des violences faites aux femmes, et plus spécifiquement des violences sexuelles, que ce soit dans le pays d’origine ou le pays d’accueil, en l’occurrence la France, qui semble considérer les persécutions liées au genre (mariage forcé, excision, prostitution) comme moins “graves” que des persécutions politiques, alors même que dans bien des cas, ces persécutions ont une origine politique.

Enfin, la journée s’est close sur la présentation d’un manuel à l’usage des enseignants du secondaire intitulé La Place des femmes dans l’histoire : Une histoire mixte, édité par Belin et Mnémosyne, association pour le développement de l’histoire des femmes et du genre. Pour lutter contre l’invisibilité des femmes dans l’histoire, ce manuel vise à donner aux enseignants d’histoire des collèges et lycées des chapitres “de complément” ou “de substitution” aux chapitres des manuels habituels, selon qu’ils effleurent ou qu’ils occultent la question des femmes et du genre. Par là même, il invite à remettre en cause les périodisations traditionnelles de l’histoire : peut-on parler d’une Renaissance pour les femmes de la Renaissance? Peut-on parler de “Trente glorieuses” pour des femmes massivement renvoyées au foyer et vivant avec “la peur au ventre” de tomber enceintes? Autant de questions abordées dans ce manuel, dont l’ambition est de fournir des modèles d’identification aux filles comme aux garçons. Le débat qui s’est ensuivi a surtout porté sur les résistances des enseignants à ce type d’approche, et notamment parmi les enseignants en formation, qui ne se sentent pas concerné(e)s, et / ou redoutent une charge de travail déjà alourdie par les enseignements d’histoire des arts en collège. Histoire des arts et histoire des femmes, même combat ? La plupart des intervenantes ont plutôt plaidé pour une histoire des femmes transversale, qui ne fasse plus l’objet de “double pages” au milieu des manuels mais nuance et tempère certaines des certitudes historiques transmises aux élèves.

Les bibliothèques

La transmission était bien au cœur de ces journées d’étude et de discussion. Les bibliothèques, absentes des débats, peuvent aussi se faire les relais des dernières recherches en la matière en rendant visible ce que l’administration et les pouvoirs publics ont eu tendance à invisibiliser. Par leurs choix d’acquisition, mais également par une politique de partenariat actif avec les associations de terrain, comme il a été discuté lors d’un atelier au dernier congrès de l’ABF portant sur « Bibliothèque, citoyenneté et immigration ». Inclure la question du genre de l’immigration en bibliothèque, c’est donner voix à celles que l’on tait, c’est transmettre des questionnements, des travaux et des réflexions qui vont au-delà de la simple question du port du voile intégral, auquel se réduit trop souvent la question des femmes et de l’immigration aujourd’hui.

L’invisibilisation des questions de genre a des conséquences directes sur les individus, et place les femmes dans des situations de dépendance souvent synonymes d’exploitation : par des conjoints, par des proxénètes, par des patrons qui profitent de leur état de faiblesse. Ici encore, les femmes sont le « mauvais genre » de l’immigration, celui qui pose problème, celui qui remet en cause l’ordre public, et qui cristallise les peurs d’une société. La bibliothèque peut alors se faire « troisième lieu », qui ne soit ni l’administration aveugle ni l’association militante, mais un lieu où la société réfléchit sur elle-même, et rend leur dignité à tous les membres qui la composent. En août-septembre 2014 aura lieu un grand colloque sur le genre organisé par le GIS Institut du Genre : on ne saurait trop insister sur la nécessité pour les professionnels des bibliothèques de participer à cet événement important, que ce soit en tant que spectateurs ou orateurs, opérant ainsi la jonction qui s’impose entre recherche et société.

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Une réflexion sur “L’immigration aussi a mauvais genre

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