Un atelier « C’est quoi ton genre ? » à la bibliothèque de Lyon

Du 7 au 19 octobre s’ouvre, dans les huit départements rhônalpins,  la 3ème Quinzaine régionale pour l’égalité entre les femmes et les hommes : un ensemble de manifestations auxquelles les bibliothèques prennent part de multiples façons (malle de livres jeunesse itinérante entre les médiathèques intercommunales de Le Tueil, de Valence, d’Albertville, et de Thonon-les-Bains ; rencontres autour du droit des femmes à la médiathèque de Valence ; rencontre-débat « Femmes du Maghreb et démocratie » et exposition de photos à la bibliothèque municipale de Lyon 1er ; projection de vidéos réalisées par des écoliers et des collégiens à la médiathèque du Bachut…). L’ensemble du programme de la Quinzaine 2013 est accessible en ligne.

L’occasion pour nous aussi de revenir sur l’ensemble de la manifestations autour du Genre (conférence, exposition, projection de films…) organisée du 19 février au 23 mars 2013, à la bibliothèque Jean Macé, dans le réseau lyonnais. Dans ce cadre fut organisé un atelier à destination des 13-18 ans intitulé : « C’est quoi ton genre ? ».

Compte-rendu par le collègue à l’origine de cette initiative, Marguerin Le Louvier.

« C’est une initiative réjouissante qui s’est déroulée à la BM Jean Macé dans le 7ème arrondissement de Lyon : une semaine d’évènements culturels dédiés aux questions de genre. Parmi une série d’expos, projections et conférences, j’ai eu la chance d’animer une table ronde en compagnie d’adolescent-e-s de 12 à 22 ans, afin d’aborder la question des rôles masculins et féminins dans le domaine de la fantasy et de la science-fiction. Un partenariat complice avec le club de lecture pour adolescent-e-s de Jean Macé, le Vif d’Or, m’a permis de rassembler un nombre encourageant de participant-e-s : une quinzaine environ.

Proposer un débat autour des stéréotypes de genre dans le domaine de l’imaginaire

Je travaille en bibliothèque jeunesse comme animateur numérique depuis six mois. Ce n’était pas la première fois que je dédiais un atelier aux thématiques de genre et d’égalité. Le dispositif de la table ronde et du débat était pour moi assez nouveau, surtout avec cette tranche d’âge, j’ai donc improvisé la séance sans trop savoir quelles idées allaient émerger.

L’objectif était d’inviter les participant-e-s à regarder les œuvres de fantasy et de science-fiction au prisme des rapports de sexe, tout en leur proposant un panel d’œuvres remettant en question l’asymétrie des rôles féminins et masculins. Je me suis fait plaisir sur la sélection, hyper enthousiaste à l’idée de partager mes coups de cœur de fanboy, en veillant à ce que les œuvres posent la problématique des rapports de sexe de façon originale et stimulante. J’ai convoqué de gros classiques tels que Buffy, Ellen Ripley ou Bayonetta[1] (de parfaites inconnues pour le public présent !) tout en incluant quelques productions récentes (Sublimes Créatures, Hansel et Gretel : Chasseurs de Sorcières…).

« Buffy contre les vampires »

J’ai utilisé comme support visuel un bon vieux diaporama des familles, criblés d’images et de gifs, et destiné à être utilisé comme un jeu de plateau. En guise d’ouverture, je me suis servi d’un dessin d’enfant représentant un prince, une princesse et une méchante sorcière : il s’agissait d’introduire la notion d’archétype – un personnage « modèle » qui sert de moule à tous les dérivés de son espèce.

L’atelier s’est déroulé comme suit : les participant-e-s votaient pour un archétype propre au genre fantastique parmi trois choix possibles – le Guerrier, la Sorcière et le Cyborg – puis votaient à nouveaux pour une sous-catégorie : la Guerrière, l’Anti-Héros, la Gentille Sorcière, la Méchante Sorcière, etc. Le choix du groupe débouchait tantôt sur une vidéo (extrait de film ou bande-annonce sur youtube) tantôt sur une galerie d’images (couverture de livres, de bande-dessinées,…). Ma tâche était de faire parler le groupe sur leurs propres références culturelles, tout en les replaçant sous l’angle du genre – autrement dit d’inviter le groupe à s’interroger sur ce que la distribution des rôles féminins et masculins pouvait avoir d’inégalitaire au sein du genre fantastique. « Pourquoi ne voit-on jamais de filles vampires traquer des garçons humains ? » est un exemple de question soulevée par les participant-e-s.

Déjouer les stéréotypes sans en imposer d’autres

La dernière chose à faire aurait été de dire au groupe quelque chose comme : ce que vous lisez, ce que vous regardez, ce que vous aimez est sexiste, dégradant pour les femmes, à mettre à la poubelle, etc. Voilà ce que vous devez lire et voilà ce que vous ne devez pas lire. Brandir un livre de Stephanie Meyer en assénant des facilités comme « ce truc est un ramassis d’ordures patriarcales » aurait été clairement contre-productif, pour ne pas dire intrusif et agressif vis-à-vis du public invité. Il y a un site assez populaire dont j’ai voulu prendre le contre-pied total qui est Le Cinéma Est Politique, parce qu’il oublie à mon sens de prendre en compte l’expérience située du lecteur ou du spectateur, et qu’il me semble de ce fait extrêmement maladroit et offensant. Si l’on veut politiser les questions culturelles, il est important de savoir les replacer dans leur contexte de réception. Ce n’est pas parce qu’une œuvre véhicule des formes patriarcales qu’elle en reproduit obligatoirement les structures dans notre réalité sociale : autrement dit, et comme j’ai essayé de l’expliquer lors de mon intervention, ce n’est pas parce qu’une guerrière d’heroic fantasy est en slip et en soutif qu’elle n’est pas capable d’inspirer de la puissance ou du courage, dans un contexte donné. De même, lorsqu’un club de lecture constitué d’une majorité de filles et d’une minorité de garçons se réunit autour d’ouvrages bit-lit[2] particulièrement sexistes, cela ne veut pas dire que ce moment partagé ne sera pas empowering pour les unes et les autres.

Couverture du « Manifeste cyborg » de Donna Haraway

En bref, rien n’est simple, et les œuvres culturelles méritent d’être pensées avec un souci des affects, des imaginations, et disons-le : avec une certaine subtilité. Pour appuyer cette idée, j’ai projeté au groupe un extrait de Planet Terror où l’on voit Rose Mc Gowan armée d’une mitraillette à la place de la jambe – un extrait très drôle et très graphique qui a, semble-t-il, beaucoup plu. On retrouve dans cet extrait une figure bien connue du cinéma de genre qui est celle de la femme réparée et/ou augmentée (j’ai présenté cet extrait aux côtés d’Ellen Ripley dans Aliens et du Major Motoko dans Ghost in the Shell). Derrière ce personnage à l’étrangeté évocatrice, il y a une idée politique très simple à saisir qui est celle de la réparation et de la réinvention de soi comme moyen de résistance à un système qui vous a blessé ou diminué (idée que l’on retrouve dans le Manifeste Cyborg de Donna Haraway). La poésie du personnage, situé entre la beauté et la monstruosité, l’habilité et le handicap, le sensuel et le grotesque, l’humain et la machine, invite à réfléchir la complexité de nos identités sociales et de nos mondes sociaux. Il n’était pas question de dire qu’un personnage pouvait rester sexy (= féminin) tout en étant badass, mais précisément que les attributs culturels de la féminité n’étaient pas forcément synonymes de soumission, et que les expériences vécues étaient par définition multiples – à l’image de cette gogo danseuse transformée une espèce de reine-guerrière post-apocalyptique.

Avec le recul, j’ai eu des difficultés à faire émerger un véritable débat de cette séance. Je regrette pas mal d’approximations de ma part, une certaine confusion aussi sur certains points, des tas de choses que j’aurais aimé préciser. Malgré tout, les participant-e-s et moi-même avons passé un moment sympa et décontracté, à mater des bandes-annonces et des extraits de films avec de l’Oasis, des dragibus et du marbré Savane. Je pense être parvenu à plier le regard des jeunes le temps d’une matinée : un pli politique, sans doute militant, à sa façon. »


[1] Buffy est l’héroïne de la série télévisée « Buffy contre les vampires », Ellen Ripley celle des films de la série « Alien » et Bayonnetta, l’héroïne d’un jeu vidéo éponyme.

[2] La bit-lit (littéralement, « littérature mordante ») est un sous-genre littéraire de la fantasy urbaine apparu dans les années 1990. C’est un anglicisme composé de bit pour to bite (« mordre » en français), et lit pour literature (« littérature » en français), sur le modèle de l’expression chick lit qui désigne la littérature pour filles (« chick » étant un terme familier pour désigner les filles)

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