« Genre et art contemporain », conférence à la bibliothèque municipale de Lyon

Ils étaient plus de soixante – hommes et femmes ! – vendredi 15 novembre à se frayer un chemin dans la foule du quartier Part-Dieu pour rejoindre l’amphithéâtre de la BML. Au programme ce soir-là du cycle de conférences Paroles d’Artistes, un débat entre la théoricienne de l’art Anne Creissels et la journaliste culturelle Agnès Freschel.

Lumières tamisées. Sur scène, une poupée gonflable est attablée, T-shirt vert et bouche béante face au micro des intervenantes.

Le public cherche inquiet nos deux invitées quand résonne dans la salle la voix enregistrée d’Anne Creissels qui quitte au même moment le premier rang de l’assistance et monte sur scène. Nous nous laissons alors entraîner dans une conférence-performance d’une vingtaine de minutes où se mêlent légèreté des gestes et force du propos. La voix d’Anne Creissels légèrement mécanique nous parle de la représentation des femmes dans l’art, quand sa main jette des plumes blanches au sol. Des plumes, car parmi les nombreuses représentations artistiques dont la femme est prisonnière, il y a l’oiseau. Cet oiseau que la femme incarne si bien dans Le Lac des Cygnes, archétype du ballet romantique. La femme, faite oiseau, paraît prête à s’envoler, elle pourrait même saisir au vol sa liberté. « Cui cui cui cui… » chantonne alors « Anne-crécelle » se frayant un chemin entre les plumes à terre ; mais, ironie de l’art, la femme associée à l’oiseau sera finalement contrainte de s’accoupler avec l’animal. C’est ce qui fait à la fois le sens et la violence du mythe de Leda et du cygne.

Jean Thierry, Léda et le cygne, 1717
marbre, h. 81 cm
© Louvre.edu – 2000, Photo RMN, C. Jean

Entre poésie et cynisme, Anne Creissels ouvre ainsi le débat sur l’image des femmes dans l’art. La femme, en particulier son corps, est un motif artistique traditionnel. L’ensemble de ses représentations participe de la construction d’un « imaginaire  sexué », qui associe la femme à la naissance, au foyer, à l’intime. Avec Linda Nochlin1, il est tentant de penser que la façon dont l’art s’approprie la femme serait la raison-même de l’absence des femmes dans la catégorie des grands artistes. L’histoire de l’art se résumerait, en effet, en une histoire de la mise en image de la femme. La femme, chose de l’art au cours des siècles. Comment, dans ces conditions, une femme pourrait-elle affirmer son identité d’artiste ? Il lui faudra, dans un élan fulgurant, partir à la reconquête de son corps réifié.

En attendant le grand soir des femmes artistes, force est de constater avec Agnès Freschel, que les femmes restent à ce jour sous représentées dans tous les milieux de la création. Le magazine culturel Zibeline, qu’elle a fondé en 2007 et dont elle est depuis la rédactrice en chef, s’est fait expert depuis quelques années dans l’art du « comptage ». Exercice fort instructif en effet que de compter les femmes sur scène : par exemple, en novembre 2011, les journalistes de Zibeline annonçaient avoir vu, lors des manifestations culturelles en région PACA, 115 hommes et 24 femmes au théâtre, 92 hommes et 18 femmes en musique. En mars 2013, Zibeline double ces chiffres éloquents d’un logo – femme barrée d’un sens interdit – pour tous les spectacles qui font intervenir moins de 20% de femmes. Il s’agissait par là de soigner la « myopie » des publics, en particulier des hommes, qui bien souvent ne remarquent pas que les femmes sont absentes ou quasi-absentes de scène. Victime de son succès, le pictogramme commence à s’éteindre : pas de spectacle avec moins de 20% de femmes à signaler dans les colonnes du dernier numéro Zibeline. Si les milieux artistiques locaux semblent donc avoir entendu la campagne de sensibilisation de Zibeline, et ses questions en conférence de presse, les réactions d’opposition auront été tout aussi fortes, des mails outrés de réclamation au diagnostic solennel d’un psychanalyste en exercice ! Zibeline poursuit donc son action. Dans les cultures nouvelles, dans la musique actuelle par exemple, la « domination masculine reste écrasante », de même que dans d’autres milieux créatifs comme celui de la presse, où l’équipe à majorité féminine de Zibeline, faute de financements et de crédits accordés, avait eu du mal à percer.

Vis à vis de ces questions, les institutions sont enclines à certains paradoxes. Ce sont elles, pour Linda Nochlin, qui freinent l’ascension des femmes dans les milieux artistiques, en particulier dans les sphères de la culture traditionnelle. Pourtant, discours et textes officiels se multiplient, qui expriment un certain volontarisme. Aurélie Filipetti, ministre de la Culture et de la Communication, regrettait, dans un discours au début de l’année 2013, que la légitimité du savoir reste masculine et qu’il était difficile pour les spectatrices des jeunes générations de se projeter dans une carrière et une identité artistiques au vu de créations qui n’accordent qu’une place mineure aux femmes. Parmi les mesures envisagées, la ministre a proposé un programme de féminisation des postes directionnels des établissements culturels, mais beaucoup d’entre eux sont à vrai dire déjà occupés par des femmes. Aussi cette initiative semble insuffisante, car dans la culture, comme le souligne Agnès Freschel, « les hommes engagent des hommes ; et les femmes engagent des hommes aussi ! » L’Union européenne est aussi de plus en plus ambitieuse à l’endroit de la féminisation de la culture. Une résolution du parlement européen en 2009 affirmait les nécessités de non-ségrégation et de mixité dans les milieux artistiques. L’UE s’est inscrite depuis dans une logique de sanction des programmateurs d’art vivant, allant jusqu’à substituer à la condition de mixité, celle, autrement plus exigeante, de parité.

téléchargement (7)

Taux de féminisation de la haute administration française

Au-delà du lobbying institutionnel, comment voir demain des femmes chefs d’orchestres ? Comment ouvrir les portes des musées nationaux aux expositions d’artistes femmes ? Ou encore comment faire lever le rideau sur des chorégraphies conçues par de femmes ? En France, peu de femmes artistes oseraient, selon nos deux intervenantes, se réclamer du féminisme pour porter cette cause. Question venue du public : « ne faudrait-il pas commencer par régler le problème du partage des taches ? ». Pour Anne Creissels, la question fait resurgir l’opposition séculaire entre homme et femme, « entre création et procréation » tandis qu’Agnès Freschel souligne cette importance de libérer les femmes des contingences afin qu’elles puissent se projeter dans une carrière d’artiste.

Pour que l’art contemporain tombe les règles du genre, il faudra in fine s’affranchir des oppositions manichéennes entre féminin et masculin et s’ouvrir à des lectures et relectures nuancées de l’histoire de l’art. Griselda Pollock explique que la subjectivité masculine, comme toute autre, se construit au contact d’autres subjectivités. L’œuvre des artistes-hommes accueille ainsi les traces d’une altérité refoulée et donc de l’autre féminin. Relisons ainsi les mythes, afin d’y mettre en lumière le rôle implicite des femmes. Pour l’avenir, l’heure n’est plus aujourd’hui à l’opposition des genres mais à l’affirmation et des différences, dans l’esprit de l’ouvrage de Judith Butler Troubles dans le genre. La mouvance QUER – transgenre – incarne cette approche et pourrait être à même d’accompagner l’émergence de nouvelles artistes femmes.

Engagements donc. Engagement des artistes, des institutions, des historiens… mais aussi du public, pour voir percer des artistes femmes. Le spectateur pose sur l’art un regard genré. Ses attentes à l’égard des propositions artistiques des femmes sont conditionnées par son environnement social et par de féroces représentations, notamment dans la publicité. Dès lors il sera nécessaire d’éduquer le spectateur, de libérer son regard. Fait inédit en France, une chaîne de supermachés – S****U – a publié le premier catalogue de jouets pour enfants non genré. Concluons donc en saluant cette initiative.

Solen Costaouëc

1 Historienne de l’art, Linda Nochlin, a entraîné une grande polémique en 1971 suite à la publication d’un article dans Artnews intitulé « Pourquoi n’y a-t-il pas de grande femme artiste ? »

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