Pour ne pas en finir avec Eddy Bellegueule…

Parfois, un livre vous poursuit. C’est le cas d’En finir avec Eddy Bellegueule. Un premier roman paru récemment au Seuil. Rude et ingrat comme l’histoire qu’il porte, tendre comme une blessure intime.

Chronique de l’homophobie ordinaire

La scène inaugurale se déroule dans un collège. Plus précisément, cher(e)s collègues, dans le couloir qui mène à la bibliothèque. Une scène répétitive : Eddy, garçon efféminé, se fait harceler par deux collégiens qui le désignent ainsi : pédale, pédé, tantouse, enculé, tarlouze, pédale douce, baltringue, tapette (tapette à mouche), fiotte, tafiole, tanche, folasse, grosse tante, tata, ou l’homosexuel, le gay. Des mots qui assignent à résidence. Qui résonnent aussi dans la tête des autres ados du collège, absents, consentants. Et pour que cela rentre dans celle d’Eddy : crachats, insultes, rires, coups. Pendant deux ans.

Cette scène primitive, à laquelle le roman ne se réduit pas, enveloppe pourtant entièrement le récit. Par hasard, la semaine où je lisais En finir avec Eddy Bellegueule est parue dans le Courrier international une infographie “L’éternité et une seconde”, qui explique bien ce phénomène psychologique. Notre perception d’un événement change notre rapport au temps en dilatant la durée. La profondeur du ressenti peut rendre un événement émotionnellement intense traumatisant pour longtemps. Le harcèlement procède de ce principe. Il altère la mémoire. Ainsi, en incipit : De mon enfance, je n’ai aucun souvenir heureux. Je ne veux pas dire que jamais, durant ces années, je n’ai éprouvé de sentiment de bonheur ou de joie. Simplement la souffrance est totalitaire : tout ce qui n’entre pas dans son système, elle le fait disparaître.

La quête initiatique d’Eddy

La technique romanesque, habile, est à l’unisson : pas de dialogue. Les phrases prononcées par les personnages se détachent en italique de la logorrhée du récit intérieur. Les mots blessants des autres sont intériorisés. Les gestes aussi : on ressent le crachat qui coule sur le visage. L’écœurement vient, puis nous sommes saisis d’effroi : l’enfant s’est approprié ces agressions. Elles forment le ciment d’une scénographie dont Eddy est à la fois l’acteur et l’auteur. Le dédoublement du narrateur, qui revit son passé à travers l’écriture, est émouvant. On voit par exemple le père à travers les yeux du fils, se promenant souvent nu dans la maison. L’explication sociale vient ensuite dans la même phrase : pas les moyens de mettre des portes ni de vrais murs.

Collage2Il s’agit donc d’un récit initiatique, structuré en deux parties, portant pour les deux tiers sur l’enfance – Picardie fin des années 1990 début des années 2000 – puis pour un dernier tiers sur l’adolescence – L’échec et la fuite – consacré à la découverte de la sexualité, du désir homosexuel et aux tentatives de réforme. Une identité sociale et sexuelle qu’Eddy croit pouvoir façonner. Le narrateur le dit avec ces mots, poignants : Aujourd’hui je serai un dur et je pleure alors que j’écris ces lignes ; je pleure parce que je trouve cette phrase ridicule et hideuse, cette phrase qui pendant plusieurs années m’a accompagné et fut en quelque sorte, je ne crois pas que j’exagère, au centre de mon existence (p. 166).

On est alors au cœur même du problème de la reconnaissance identitaire. L’identité se construit dans le contact avec les autres. Or il est difficile pour un adolescent de se construire une image positive de soi lorsque son identité sexuelle est en permanence niée, dévalorisée. Il faut donc biaiser, se mentir : Devenir un garçon passait nécessairement par les filles (p.167). Mais le mensonge comme échappatoire est une voie sans issue. Pour Eddy, adolescent à la forte personnalité, le mensonge sera l’instrument du dévoilement : J’avais compris néanmoins que le mensonge était la seule possibilité de faire advenir une vérité nouvelle” (p.166).

Quand le racisme se conjugue avec la pauvreté

Ce livre est aussi un portrait social. On y retrouve (presque) la langue de Zola, combinant à la description naturaliste une oralité populaire et expressive. Ainsi les prénoms Eddy, Jacky, Rudy, qui n’ont de grec que la voyelle finale, fleurissent dans ce milieu pauvre et nordiste. Qu’en est-il de la réalité sociale décrite dans le roman ? Un article du BibliObs la met en perspective par un exercice de fact-checking littéraire vigoureusement réfuté par l’auteur. Il est vrai qu’il y a une forme d’indécence à vouloir sonder la mémoire d’un écrivain pour en tirer la véracité d’une auto-fiction. Les faits racontés par le livre sont réels (ou pas), arrangés (ou pas) : quel est l’intérêt pour le lecteur d’aller au delà de la vérité intrinsèque au récit ? D’autant que les faits relatés sont vraisemblables.

Faisons donc un pas de coté. Dans son émission France Culture Les pieds sur terre, Sonia Kronlund a diffusé le 30 mai dernier un reportage sur Les skins de Chauny. Édifiant. On y retrouve, dit par ces adolescents qui se donnent des airs de skinheads, des attitudes décrites par Edouard Louis. Dans le reportage, le lieu de rendez-vous des jeunes picards désœuvrés est l’abri-bus, car ils n’ont pas les moyens de se payer un coca-cola dans un bar. Dans le roman : Toute les sorties tournaient autour de l’arrêt d’autocar, qui était le centre de la vie des garçons. (p. 103). Et, plus loin : dans l’arrêt de bus s’ajoutaient aux litres de bière du whisky bon marché et du pastis. Les festivités se prolongeaient jusqu’au bout de la nuit, jusqu’au lever du jour, du temps pour rien, pour attendre que le temps passe ou plutôt qu’il vienne. Cet arrêt de bus en briques rouges, tagué – Nicke la police A more les salle pédé – est leur refuge. Cette prégnance des lieux, tant géographique que symbolique, procède d’une déconstruction bourdieusienne telle que le sociologue le définissait dans l’un de ses derniers essais Raisons pratiques. Sur la théorie de l’action : « L’espace social est bien la réalité première et dernière puisqu’il commande encore les représentations que les agents sociaux peuvent en avoir ».

Collage 3Avec ce constat aussi, que la pauvreté conduit au racisme. Dans le reportage, les jeunes de Chauny disent leur dépit de voir un maghrébin posséder une berline allemande alors qu’eux-mêmes n’ont pas de voiture. Le racisme, comme l’homophobie, procède de cette façon en isolant un fait pour le généraliser à un groupe de personnes afin de mieux stigmatiser. A Chauny comme dans le roman, le racisme a semblé contaminer tout le village ; le père d’Eddy commente ainsi l’actualité : les sales bougnoules, quand tu regardes les infos, tu vois que ça, des Arabes. On est même plus en France, on est en Afrique (p. 111). Nous sommes donc bien au cœur de cette France populaire, abandonnée par les politiques publiques, dont ce livre est le miroir.

Récit initiatique, roman d’apprentissage, quête identitaire, portrait social : on ne peut en finir si facilement avec Eddy Bellegeule. C’est sans doute pourquoi moi, lecteur, cet enfant, son souvenir ne me quitte pas…

PS : les illustrations de cet article sont des affiches anonymes collées sur les murs du Quartier Latin (rue des Anglais) de Paris, que j’ai photographiées le 4 juillet 2014.

Pour un été arc-en-ciel, on pourra lire, écouter, voir :

  • En finir avec Eddy Bellegueule [Texte imprimé] : roman / Édouard Louis. – Paris : Éd. du Seuil, DL 2014 (14-Condé-sur-Noireau : Impr. Corlet). – 1 vol. (219 p.) ; 21 cm. ISBN 978-2-02-111770-7 (br.) : 17 EUR. – EAN 9782021117707
  • La dure lutte des homosexuels birmans | Tracks | Culture | fr – ARTE Ce documentaire, disponible sur le site d’ArteTV montre que pour la communauté LGBT du Myanmar, la route est encore longue : le bouddhisme birman assimile l’homosexualité à la punition de pêchés commis dans une vie antérieure.
  • My Prairie Home Disponible sur iTunes : cet album du chanteur transgenre Rae Spoon explore le sens du chez soi lorsque tout retour devient impossible. il met en perspective la problématique du changement de genre en la replaçant dans celle, universelle, de la quête d’identité.
  • The Tenth Zine Ce premier magazine gay noir aborde aussi bien la mode et le design que les gays studies. Pour les porteurs de ce projet, ce magazine permet enfin à la Black Gay Community de disposer d’une tribune qui s’affranchisse des stéréotypes (lire l’analyse de Tracks)

 

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