L’accueil des primo-arrivant-es dans les bibliothèques françaises

L’accueil des primo-arrivant-es recouvre des situations et des besoins diversifiés, et participe du rôle des bibliothèques à « encourager le dialogue interculturel et favoriser la diversité culturelle », comme le préconisent L’IFLA et l’UNESCO, dans le Manifeste sur la bibliothèque publique de 1994.

Le mémoire de Lola Mirabail, Lecture publique et immigration(s) L’accueil des primo-arrivants dans les bibliothèques françaises fournit un état des lieux sur la prise en compte de la question migratoire par les bibliothèques de lecture publique (partie 1), une analyse des différents publics migrants (parties 2) et enfin des modalités d’action pour (re)penser l’accueil des immigré-es en fonction de leurs besoins (partie 3).

Nous vous livrons ici, pêle mêle, quelques extraits ayant retenu l’attention de Légothèque.

Les migrant-es ne constituent en rien une catégorie homogène

« Il est tout d’abord indispensable de cerner ce public et ses besoins. Les migrants ne constituent en rien une catégorie homogène. Certains publics immigrés ont des besoins spécifiques qui méritent d’être pris en compte par la bibliothèque : l’apprentissage de la langue pour les allophones, celle de la culture française pour favoriser l’intégration d’un grand nombre de migrants, la mise en place d’un dialogue interculturel pour faire venir les immigrés se sentant éloignés de la bibliothèque, la prise en compte de la détresse de certains « habitués »… Un travail doit donc être établi par la bibliothèque pour identifier les besoins de ses publics migrants effectifs et/ ou potentiels. L’accueil des immigrés est une occasion pour interroger les pratiques professionnelles. Celles-ci doivent s’adapter et s’enrichir, notamment par la formation et l’échange avec d’autres établissements. »

La question des moyens

« Dans certaines bibliothèques, l’obtention de crédits pour développer des services à destination des publics immigrés a été un point de départ pour mettre en place de telles actions. Bénéficier de subventions de l’Acsé dans le cadre du Cucs a permis aux bibliothèques de Noisy-le-Sec, de Montreuil et de Bobigny de développer des services à destination des migrants. (…) Les collectivités peuvent également chercher à obtenir des financements européens (notamment en provenance du fonds social européen). Néanmoins, « ces financements sont incertains », comme le souligne un professionnel de la bibliothèque Christine de Pizan à Poissy qui a obtenu des subventions de l’Union Européenne. Les sommes allouées sont versées a posteriori, sur présentation des bilans d’exécution. »

Le tabou des communautés et la crainte du communautarisme

« Les actions en faveur du dialogue interculturel ne sont pas toujours bien perçues et peu de bibliothèques les développent. Ces réticences sont en partie liées à une conception de l’intégration qui repose, en France, plus sur l’assimilation que sur la reconnaissance des différences. Florence Salanouve, dans un mémoire ENSSIB consacré à la prise en compte de la diversité culturelle dans les bibliothèques publiques, le constate : « Des initiatives isolées existent, mais dans leur majorité les bibliothèques municipales françaises restent fidèles au «modèle» républicain d’intégration.» Les actions mettant en avant des différences culturelles pour s’adresser à des communautés d’immigrés sont parfois suspectées de prôner le communautarisme. (…)

Or, une confusion est faite entre reconnaissance des communautés et communautarisme comme l’écrivent Patrick Lozès et Michel Wieviorka dans leur rapport sur la lutte contre le racisme et le communautarisme de 2010 : « La société française redoute l’existence des communautés, dans lesquelles elle tend à voir systématiquement du communautarisme, à tel point que les deux notions sont régulièrement confondues dans le débat politique, que cet amalgame soit volontaire ou non. » (…) Cette confusion entre développement des services à destination des communautés et communautarisme explique que les actions en lien avec la diversité culturelle et le dialogue entre les cultures soient encore peu développées. Des actions en faveur de l’apprentissage du français et de la culture française sont, à l’inverse, plus consensuelles. Elles correspondraient mieux au modèle d’intégration à la française. »

Communication, collections et animations multilingues

« S’inspirant de la Queens Library, la bibliothèque de Bobigny a par exemple créé un guide multilingue, rédigé en 6 langues (anglais, arabe, chinois, tamoul, turc et français), afin de présenter les collections et les services de la bibliothèque, pour les primo arrivants et les non francophones. Pour aller vers tous les publics, ce guide a été diffusé dans les institutions et les associations de la ville ainsi que dans des commerces spécialisés (les taxiphones, l’épicerie Tamoul …). Cette initiative a rencontré un fort succès. Les Bibliothèques-Médiathèques de Metz réalisent également des « éditions multilingues du dépliant de présentation » de la bibliothèque. Développer des animations spécifiques permet également d’attirer ce public à la bibliothèque. Le réseau de bibliothèques de Vaulx-en-Velin organise par exemple depuis neuf ans des lectures multilingues. Chaque année, un groupe d’habitants de la ville se constitue dans chaque bibliothèque du réseau. De janvier au printemps, ce groupe répète avec un comédien, un poète ou un metteur en scène des lectures en langues originelles -les langues parlées dans les pays d’origine des participants- de textes qu’ils ont choisis. Une représentation a ensuite lieu dans chaque bibliothèque. Cette animation interculturelle a du succès, notamment chez les non-francophones. »

L’accueil des migrant-es à la médiathèque de Calais

« Depuis juillet 2014, la médiathèque de Calais fait face à un gros flux de migrants en transit. Le mardi et le samedi sont les deux journées les plus fréquentées par ce public, même si « le samedi c’est un peu plus fluide car l’ouverture de la bibliothèque est continue entre dix heures et dix-huit heures ». Bénédicte Frocaut, la directrice du réseau de la lecture publique de Calais, a identifié trois usages principaux de la bibliothèque par ces publics : l’utilisation des prises pour recharger les portables, l’utilisation d’internet et l’utilisation des toilettes. En effet, en l’absence de centre d’accueil, les migrants ont peu la possibilité de satisfaire ces besoins en dehors de la bibliothèque. Ils viennent également dans la bibliothèque pour être dans un endroit tranquille et abrité. « Le principe de base de la bibliothèque est de fournir à tous un accueil égal et de qualité, en se référant systématiquement au règlement. Ce qui est déjà beaucoup. […] Dire « j’accueille tout le monde et je respecte le règlement », c’est déjà important, pour les migrants et pour les autres qui voient que la règle s’applique pour tous de la même façon. » Si ce public de migrants en transit n’est pas un public hostile et applique les règles, il est toutefois nécessaire de leur rappeler quel est le règlement de la bibliothèque. Ce travail de rappel a lieu tous les jours, car ce public n’est jamais identique, du fait de la précarité de leur situation à Calais. Toute l’équipe de la bibliothèque est ainsi mise à contribution, avec une implication forte de la conservatrice. Les règles sont dites en anglais, avant l’ouverture, et rappelées si besoin pendant la journée. Des pictogrammes ont également été créés dans les toilettes pour rappeler les règles d’usage. Les fiches d’inscription pour l’espace internet sont en anglais et en français pour qu’elles puissent être comprises de ce public parlant l’anglais mais pas le français. De même, l’équipe de la bibliothèque veille à ce que la bibliothèque ne soit pas un lieu de rencontre entre les passeurs et les migrants en transit. Par conséquent, elle intervient lorsqu’elle repère des passeurs. »

La Bibliothèque Publique d’Information (BPI) et France Terre d’asile

« (…) la Bpi a vu apparaître fin 2009 de nouveaux usagers, mineurs ou jeunes adultes isolés, majoritairement originaires d’Afghanistan, du Pakistan et d’Iran. Face à une telle situation, les bibliothécaires éprouvaient de la frustration car ils ne pouvaient pas communiquer avec eux. En effet, ce public migrant ne parle ni français ni aucune autre langue parlée par les bibliothécaires. Ils ne pouvaient donc pas les orienter vers les ressources pouvant leur être utiles (notamment dans l’apprentissage du français et/ou de l’anglais). Afin de répondre aux besoins de ce public, tout en valorisant les ressources de la bibliothèque, la Bpi a fait appel à France terre d’asile (FTA), association spécialisée dans la défense du droit d’asile et dans l’accompagnement social et administratif des demandeurs d’asile mais aussi des migrants de droit commun, pour pouvoir bénéficier de son expertise. Un partenariat entre les deux organismes a donc été créé, suite à la réalisation d’un diagnostic de la situation par FTA. »

Les collections de livres pratiques en langues étrangères

« Les bibliothèques françaises pourraient s’inspirer de l’initiative du réseau de lecture publique de Montréal qui propose une « collection Nouveaux arrivants ». Celle-ci contient notamment des informations sur « la santé, les questions d’immigration, les permis, le logement, les lois ». Les documents permettant l’échange dans la famille (livres de cuisine par exemple) et les ouvrages liés à l’éducation des enfants en France sont également très sollicités par les familles d’immigrés. Au sein de la bibliothèque de Vénissieux, Cécile Chosson a constaté que les femmes immigrées sont demandeuses de documents permettant de suivre la scolarité de leurs enfants et de répondre à leurs questions sur la puberté et l’adolescence. En Hollande, la Openbare Bibliotheek Van Amsterdam a développé une collection de livres en langue étrangère (turc, arabe, indonésien…) traitant de sujets pratiques (contraception, ménopause, relations sexuelles, violences conjugales, éducation des enfants…) pour les femmes migrantes ou d’origine étrangère accompagnant leurs enfants à la bibliothèque. (…)

Proposer des ouvrages en langues d’immigration ne suffit pas. Il est nécessaire de penser le fonds pour qu’il ait une certaine cohérence et soit diversifié. Pour ce faire, il vaut mieux se centrer sur les langues les plus parlées dans le territoire desservi, plutôt que de tendre à l’exhaustivité en ne proposant que quelques documents dans chaque langue. Comme pour les fonds en français, une politique documentaire doit être adoptée afin de proposer, autant que faire se peut, une offre diversifiée d’ouvrages. »

Conclusion

« (…) La plupart du temps, les actions développées pour le public migrant sont uniquement des adaptations à la marge des politiques documentaires et de service des bibliothèques. Elles consistent principalement à acquérir des ouvrages pour apprendre le français et à organiser des visites de l’équipement. L’apprentissage de la langue et de la culture française est l’axe d’action privilégié. A l’inverse, le développement d’actions favorisant le dialogue interculturel se heurte à des réticences et à la peur du communautarisme. L’accueil des migrants en bibliothèque est tributaire du volontarisme des élus, ce qui explique, en partie, les différences constatées d’un territoire à un autre. (…) »

Les références du mémoire :

Lola Mirabail, Lecture publique et immigration(s), L’accueil des primo-arrivants dans les bibliothèques françaises, sous la direction de Jean-Marc Laithier, Conservateur de la médiathèque Jean Falala – Bibliothèque municipale de Reims, Mémoire ENSSIB, décembre 2014

 

 

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3 réflexions sur “L’accueil des primo-arrivant-es dans les bibliothèques françaises

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