L’interculturel au Québec… Et en France ?

labrri

A l’heure du repli identitaire, l’expérience de la diversité met à l’épreuve les fondements démocratiques de nos sociétés occidentales, en France particulièrement. Que l’on soit d’origine malienne ou auvergnate, comment réagir lorsqu’on est confronté à une culture ou un système de valeurs étrangers à soi ? La réponse en démocratie semble évidente : par le dialogue, la réflexion et le respect de l’autre.

La parution il y a quelques mois d’un ouvrage collectif « L’interculturel au Québec, rencontres historiques et enjeux politiques », est pour nous l’occasion de réfléchir aux concepts opératoires qui sous-tendent l’action de Légothèque dans ce domaine, à travers une comparaison Québec-France.

Multiculturalisme, interculturalisme…au Québec

Faisant partie du projet de recherche intitulé «Vers une ville interculturelle. Problématiques, pratiques et expertises» porté par le LABRRI (Laboratoire de Recherche en Relations Interculturelles) et disponible en téléchargement gratuit sur le site des Presses universitaires de Montréal grâce à un partenariat avec la direction des bibliothèques, l’ouvrage propose des contributions de spécialistes en anthropologie, philosophie, histoire, science politique et communications, toutes suivies de bibliographies thématiques.

Il s’agit pour ce collectif d’universitaires de mettre en perspective et de dépasser la crise des accommodements raisonnables qui a secoué la Belle Province il y a 10 ans : à l’entrée d’une école, un groupe de parents injurie un jeune Sikh parce qu’il porte au cou un symbole religieux, le kirpan, sous le prétexte que ce bijou en forme de poignard serait une arme blanche prohibée dans l’enceinte scolaire. Cette affaire a fait l’objet de jugement contradictoire, entre la cour d’appel de Québec et la Cour Suprême du Canada.

La Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles

La Commission Bouchard-Taylor dite CBT a été chargée en 2007 de clarifier la position officiel du Québec sur cette question par des consultations publiques. La CBT a proposé plusieurs documents méthodologiques, notamment un glossaire définissant les termes du débat :

Multiculturalisme : «Dans son acception la plus courante, système axé sur le respect et la promotion de la diversité ethnique dans une société. S’y ajoute souvent l’idée selon laquelle le respect de la diversité ethnoculturelle l’emporte sur les impératifs de l’intégration collective».

Interculturalisme : «politique ou modèle préconisant des rapports harmonieux entre cultures, fondés sur l’échange intensif et axés sur un mode d’intégration qui ne cherche pas à abolir les différences».

La commission a produit également un Document de consultation qui propose des orientations et des objectifs clairs pour le déroulement des audiences en explicitant les notions du glossaire.

Ainsi pour interculturalisme : « Les immigrants et les membres des groupes minoritaires, s’ils le souhaitent, préservent l’essentiel ou une partie substantielle de leur culture, mais en la conjuguant avec des éléments de la culture majoritaire. Ils empruntent, donc, à ses valeurs fondamentales, à ses coutumes, ils s’approprient la langue française, ils participent de la mémoire nationale et de l’identité québécoise. En retour, la culture majoritaire change, elle aussi, en incorporant des éléments des cultures minoritaires. On reconnaît ici les deux pôles qui fondent l’interculturalisme : intégration et diversité. Au gré de ces processus, la culture québécoise demeure une francophonie, largement nourrie de la tradition canadienne-française. Mais la différence culturelle survit au gré d’une dynamique d’interaction respectueuse de l’Autre, qui établit un équilibre (toujours mouvant) entre intégration et diversité ».

L’apport des sciences sociales au dialogue interculturel

L’ouvrage est particulièrement intéressant car il met en perspective le mode opératoire de la CBT en le replaçant dans le contexte de la recherche en sciences sociales. Dès le premier chapitre, Bob W. White critique la position Gérard Bouchard qui considère comme une donnée essentielle du problème politique « la conscience vive du rapport majorité/minorités et […] l’inquiétude que peut ressentir la majorité culturelle face aux minorités » (p. 27). Bob W. White souligne qu’en tant que « modèle de gestion de la diversité ethnoculturelle, l’interculturalisme risque toujours d’instrumentaliser l’interculturel » (p. 30), notamment par un rapport de hiérarchisation des valeurs avec les minorités culturelles.

Ce risque est analysé par Jorge Frozzini dans le chapitre « L’interculturalisme selon Gérard Bouchard » (p. 91) et plus encore par Danielle Gratton dans « Le destin d’une terminologie : de l’interculturel à l’interculturalisme » (p. 173). Si le terme interculturel désigne avant tout l’analyse anthropologique des interactions entre personnes et peuples dans une perspective de rapprochement, il peut faire référence par extension à l’interculturalité, c’est-à-dire l’ensemble des interactions entre personnes venant d’horizons culturels différents, aussi bien qu’au traitement politique de la question par l’interculturalisme.

Les contributions s’attachent à déconstruire ce tropisme dans la longue durée, que ce soit au Québec (« Le Congrès juif canadien et la promotion de l’éducation interculturelle » par Pierre Anctil ; « Quelques figures marquantes des débuts de l’interculturel au Québec » par Joseph Josy Lévy) ou dans le monde (« La nation laïque ? L’importance de la langue dans la vie des nations » par Charles Blattberg ; « Introduction à une épistémologie de l’inter-cultures » par Lomomba Emongo).

On l’aura compris, la réflexion québécois est importante parce qu’elle décrit et déconstruit l’interculturalisme à travers l’étude de phénomènes interculturels.

Une rencontre internationale <http://www.symposium-interculturalisme.com> a été organisée en 2011 à la suite de la consultation de la CBT avec l’aide de l’Union européenne, permettant de comparer les différences de perception entre le Québec et l’Europe. Dans la dernière contribution des Actes du symposium intitulée « le dialogue interculturel, indispensable dans une société pluriculturelle Regards croisés Canada/Québec – Europe », le professeur Peter Leuprecht (Département des sciences juridiques de l’Université du Québec) détermine huit chantiers à mettre en œuvre pour réaliser la démocratie inclusive dans le cadre d’une société pluri-culturelle apaisée :

il s’agit de « revoir notre terminologie, notre vocabulaire, et notamment les métaphores botaniques que nous employons couramment telles que racine, tronc et souche », de « s’interroger sur le raisonnement en termes de majorité – minorité », pour mieux « faire valoir la richesse que constitue la diversité » et « définir et garantir les droits culturels » en conduisant « un dialogue interculturel courageux et respectueux ».

Assimilation, intégration, insertion…en France

Pendant ce temps-là, en France… Le travail effectué au Québec doit nous permettre d’interroger notre conception du dialogue interculturel. II existe actuellement dans notre pays trois modèles concurrents pour traiter la diversité culturelle et ethnique, mis en lumière par Laetitia Van Eeckhout dans son ouvrage « L’immigration » (La Documentation française) :

« L’assimilation se définit comme la pleine adhésion par les immigrés aux normes de la société d’accueil, l’expression de leur identité et leurs spécificités socioculturelles d’origine étant cantonnée à la seule sphère privée.

L’intégration exprime davantage une dynamique d’échange, dans laquelle chacun accepte de se constituer partie d’un tout où l’adhésion aux règles de fonctionnement et aux valeurs de la société d’accueil, et le respect de ce qui fait l’unité et l’intégrité de la communauté n’interdisent pas le maintien des différences.

Le processus d’insertion est le moins marqué. Tout en étant reconnu comme partie intégrante de la société d’accueil, l’étranger garde son identité d’origine, ses spécificités culturelles sont reconnues. »

La République et sa diversité

De ces trois perspectives, le processus d’assimilation, vécu par les immigrations italiennes, polonaises et ibériques, semble devenu obsolète : à l’heure de la mondialisation, sur quel fondement théorique pourrait-on encore aujourd’hui demander aux nouveaux arrivants d’abandonner leur identité d’origine ? D’autant que certains assimilationnistes en profitent parfois pour falsifier la laïcité par une neutralisation excessive de l’espace publique, prétexte à la définition de la nation française sur des bases racistes et religieuses.

L’intégration reste au cœur du projet républicain : c’est un processus ouvert basé sur le respect du parcours de l’individu vers l’adhésion progressivement aux valeurs universalistes (laïcité, droit de l’homme, égalité des droits) pour accéder à une pleine citoyenneté. Malheureusement ce processus, sans doute parce qu’il a été confondu trop longtemps avec l’assimilation, est devenu synonyme d’effacement de la différence. Il a aussi montré ses limites en matière d’intégration sociale. De ce point de vue, réaffirmer la portée universelle de la devise républicaine peut passer par l’octroi de droits aux minorités.

Si les concepts d’assimilation et d’intégration placent le nouvel arrivant sous le prisme de la culture dominante, celui d’insertion est plus ambivalent. Preuve en est la réception du rapport de Thierry Tuot, La grande nation : pour une société inclusive, remis au Premier ministre en février 2013 : son auteur été accusé par ses détracteurs de dévoyer le concept d’intégration en le réduisant à la seule insertion économique alors qu’il souhaite simplement developper l' »empowerment » ou « mise en capacité » des personnes concernées à participer à la vie sociale, économique, politique…

Ainsi, pour Malika Sorel, membre du HCI-Haut Conseil à l’intégration :

« ce rapport poursuit la même erreur de raisonnement en considérant que l’intégration relève principalement de facteurs socio-économiques plutôt que culturels » ; il réduit « l’intégration à une simple insertion dans la société » et renverse « les rôles, à savoir qu’il revient au peuple d’accueil de s’intégrer aux derniers arrivés, cela en accommodant le contenu des principes et valeurs qui sont pourtant au cœur de son identité. » (Atlantico.fr, 11 février 2013).

Ce flot de critiques contradictoires, recensées par Mustapha Harzoune dans son article de la revue Hommes et migrations « Le rapport Tuot a-t-il un avenir ? » montre bien la difficulté de promouvoir en France un modèle de société inclusif, proche de l’interculturalisme québécois.

Pour une société inclusive

Il reste qu’il est possible de concilier intégration républicaine, insertion et inclusion par une segmentation fine des niveaux d’intervention. Nous pouvons nous référer pour cela à l’excellent ouvrage de Charles Gardou, « Pour une société inclusive qui, bien que portant sur le handicap, développe une pensée pouvant s’appliquer à la promotion de la diversité culturelle et ethnique :

« L’inclusion doit autoriser chacun à apporter sa contribution à la vie sociale par toute une gamme d’accommodements, et de modalités de suppléance pour garantir l’accessibilité des dispositifs, ressources et services collectifs ».

C’est aussi l’objectif de l’Agence de développement des relations interculturelles pour la citoyenneté (ADRIC), une association d’éducation populaire qui aide à l’accueil et à l’accompagnement des populations étrangères, notamment par la mise en place de diagnostic et d’actions de formation au sein d’institutions, associations et entreprises. Invitée par le Planning familial de l’Isère, sa responsable pédagogique, la sociologue Chahla BESKI, donnera le 13 mai prochain une conférence à la Bibliothèque de l’Abbaye à Grenoble sur l’évolution des relations femmes-hommes notamment dans un contexte interculturel et européen.

Évidemment ces dispositifs inclusifs, décrits dans des articles précédents de ce blog « L’accueil des primo-arrivant-es dans les bibliothèques françaises »,Un guide du lecteur multilingue, La bibliothèque : tour de babel moderne, Un mémoire : bibliothèques et communautés issues de l’immigration, etc. sont ceux promus par Légothèque dans le monde des bibliothèques.

Bibliographie :

3 réflexions sur “L’interculturel au Québec… Et en France ?

  1. Pingback: L’égalité des sexes à l’aune du dialogue interculturel | Légothèque

  2. Pingback: Perspectives sur le blog de Légothèque | Légothèque

  3. Pingback: De l’interculturel à Livre Paris 2016 | Légothèque

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