La bibliothèque a-t-elle un genre ? Réflexions en cours autour d’un impensé français 1/2

Et si l’on se posait sérieusement la question ?

Et si l’on s’intéressait académiquement, dans le cadre d’un doctorat en cours en sciences de l’information et de la communication, au rapport que la bibliothèque en France entretient avec le genre ?

En deux articles de blog, je souhaite présenter l’apport scientifique du genre pour repenser en profondeur les concepts, les perspectives, les modes d’interrogations dominants au sein des études consacrées aux bibliothèques.

Ce premier article porte sur un constat d’invisibilisation du genre en bibliothèque et propose plusieurs pistes d’explications.

Retour sur une question non posée : la bibliothèque « troublée » par genre

Neutralité et bibliothèque ?

A première vue, la bibliothèque nous semble neutre.

Neutre, l’image d’une « citadelle du savoir» supposée contenir, en ses murs, la connaissance toute entière. Neutres et objectivées, l’organisation et la classification des savoirs, et en amont leurs processus et modes de catégorisation.

Et pourtant, la question du genre appliquée à la bibliothèque « trouble »cette vision, selon le mot titre de l’ouvrage phare de Judith Butler.

C’est la thèse défendue par Bess Sadler et Chris Bourg qui s’inscrivent en faux contre la neutralité des bibliothèques :

« Les bibliothèques ont toujours reflété, les inégalités, les préjugés, l’ethnocentrisme ainsi que les déséquilibres de pouvoir […] à travers les politiques documentaires et les pratiques de recrutement qui reproduisent les biais de ceux qui sont au pouvoir dans une institution donnée. »

Engendrer le trouble, c’est toute l’ambition des études de genre. Mais quand on dit genre, qu’entend-on ?

Définition du genre en deux temps

(Toujours définir le genre avant d’en parler.)

Suivant Joan Scott, historienne fondatrice dans le champ des études de genre, le genre peut se définir ainsi :

  1. « un élément constitutif des rapports sociaux fondé sur des différences perçues entre les sexes« 
  2. une « façon première de signifier des rapports de pouvoir« 

Cette deuxième acception est particulièrement intéressante.

S’ouvre tout un espace de recherche autour du pouvoir. Car si l’on suit cette seconde acception, penser avec le  genre, c’est révéler les mécanismes de pouvoir (de classement, de distinction) et de domination (de hiérarchisation), la manière dont ils sont entérinés ou, au contraire, déjoués, corrigés, voire inversés.

Invisibilité du genre en bibliothèque ?

Un retard académique français ?

Il y a d’abord ce qu’on pourrait appeler un « retard français », encore un,  voire un « évitement majeur » ou tout simplement un « refus -plus ou moins assumé » de scruter le genre dans les bibliothèques françaises, pour citer Marie-Joseph Bertini, pionnière du croisement Sciences de l’information et de la communication (SIC) et études de genre.

Et ce contraste devient d’autant plus criant quand on fait la comparaison avec les études des Library Information Studies (LIS). Les productions académiques américaines sont de leur côté largement empreintes de théorie féministe (citons notamment les travaux d’Hope Olson : on en reparlera dans le second article). De leur côté, les recherches françaises restent, à ce jour, peu enclines à intégrer la problématique du genre et à l’articuler aux bibliothèques. En France, l’approche genrée demeure l’apanage de la sociologie de la culture (comme en faisait état notre blog précédemment et comme le montre Mariangela Roselli).

Pourtant, plusieurs études originales ont été publiées récemment dans le champ des bibliothèques et des sciences de l’information et de la communication (la liste n’est pas exhaustive):

Mais ces recherches restent isolées : comment expliquer ce retard ?

Les hypothèses 

  1. L’institution universitaire française qui semble avoir manifesté jusqu’ici  un certain nombre de réserves à légitimer les études de genre en son sein. Et notamment au sein des SIC, discipline récente appartenant à la 71ème section (dont relèvent les études des bibliothèques), qui ont eu des difficultés à se légitimer dans le champ académique.
  2. Les études consacrées aux bibliothèques restent particulièrement attachées à l’héritage positiviste et aux notions de neutralité et d’objectivité, notions que les études de genre ébranlent (comme on l’a vu ci-dessus, voir citation de Chris Bourg et Bess Sadler)

  3. Les résistances et les freins à l’émergence des études de genre sont à mettre, en grande partie, sur le compte du paradigme de l’universalisme français. Ainsi que l’écrit Marie-Joseph Bertini :

Fondée sur le mythe de l’universalité (Habermas), la sociopolitique française interdit toute référence aux caractères sexuels, raciaux, ethniques et religieux des individus qui la composent, projetant ainsi au centre de l’espace public l’idéologie d’une citoyenneté dont la neutralité revendiquée s’articule à un masculin idéal-type et régulateur, rendu invisible par les stratégies discursives instituant cette mythologie nationale, aujourd’hui remise en question.

De la nécessité d’un gender turn en bibliothèque

Parce que la bibliothèque est complexe, à la fois institution, lieu d’organisation et de diffusion des savoirs, la centralité et l’opérativité du concept de genre dans les processus de communication rend cette approche croisée indispensable…

(A suivre !)

 

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2 réflexions sur “La bibliothèque a-t-elle un genre ? Réflexions en cours autour d’un impensé français 1/2

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