Bibliothèques, religions et laïcité

Compte-rendu partiel et subjectif d’une journée d’études

Une journée d’étude interrogeant les liens entre bibliothèques, religions et laïcité s’est tenue vendredi 7 octobre 2016 à Lyon. La journée était co-organisée par l’Institut Supérieur d’Étude des Religions et de la Laïcité (ISERL), l’Enssib, le Centre Gabriel Naudé, l’Institut français de l’Education/ Ecole Normale supérieure de Lyon, le LABEX COMODassisesreligionslaiciteL’événement s’inscrivait dans la programmation des Assises des Religions et de la Laïcité, commanditées par le ministère de l’Education nationale et piloté par l’ISERL, Institut fédérant une douzaine d’équipes de chercheur-es à Lyon et Saint-Etienne. Dans ce cadre, 55 manifestations sont proposées d’octobre à mi-novembre 2016 en Rhônes-Alpes dans des musées, cinémas, bibliothèques, universités …

La journée a rassemblé une quarantaine de participant-es, issu-es de bibliothèques universitaires, centres de recherche, bibliothèques de lecture publique, CDI, associations de bibliothèques religieuses (chrétiennes) …

La journée d’étude entendait creuser et vérifier le présupposé suivant, énoncé dans le communiqué de presse du ministère de la Culture accompagnant le rapport de la sénatrice Sylvie Robert sur les horaires d’ouverture en bibliothèques : « Dans une société confrontée à la remise en cause des valeurs de liberté, de tolérance et de laïcité, les bibliothèques ont un rôle central à jouer. Symboles de la liberté de pensée et de publication, ce sont des lieux de partage, des espaces de rencontre, de débat et de dialogue, dépositaires de la mémoire d’un peuple et de la diversité de ses points de vue. Le rôle des bibliothèques au service de l’échange et de la tolérance doit être plus que jamais souligné et encouragé, en leur permettant notamment de toucher un public toujours plus large. »

L’objectif était de “définir exactement la mission assignée par la société et les pouvoirs politiques à la bibliothèque, supposée assurer une véritable acculturation du citoyen, quelles que soient son origine sociale, culturelle, religieuse. (…)”

Bibliothèques et religions : de nombreux paradoxes / Fabienne Henryot

En introduction à la journée, Fabienne Henryot, enseignante-chercheuse à l’Enssib et acquéreuse en théologie et sciences des religions à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, a pointé différents paradoxes traversant les liens entre religions et bibliothèques :

– Un malaise sur la documentation religieuse en bibliothèques, évoqué notamment par Bernard Huche dans son article “Point de vue sur … bibliothèques publiques et religions, Laïcité, ambiguïté, perplexité” (paru dans le dernier n° du Bulletin des Bibliothèques de France, 2016 n°9)

– La dimension “sacrée” de la bibliothèque, décrite pat Dominique Arot comme un “lieu de silence dans un monde bruyant”, un “lieu monumental dont la place dans l’espace urbain n’est pas sans évoquer les lieux sacrés.”

La bibliothèque Real Gabinete Portugues Leitura de Rio de Janeiro. (Dan Vitoriano/Flickr)

La bibliothèque Real Gabinete Portugues Leitura de Rio de Janeiro. (Dan Vitoriano/Flickr)

La bibliothèque Real Gabinete Portugues Leitura de Rio de Janeiro. (Dan Vitoriano/Flickr)

– La question de la conservation de la mémoire religieuse : les fonds patrimoniaux sont historiquement constitués en grande partie de documentation religieuse, des dépenses importantes sont réalisées pour acquérir des évangéliaires etc… Mais la conservation de la documentation religieuse contemporaine va beaucoup moins de soi.

– Un paradoxe dans les missions des bibliothèques : un devoir d’assurer les conditions de la liberté intellectuelle, sans censure, en respectant la neuralité du service public, qui s’oppose à l’inquiétude de pressions politiques, religieuses ou idéologoique, qui font que l’on s’abstient souvent de proposer une documenation religieuse. Fabienne Henriot constate également une forte défiance à l’égard des religion dans textes déontologiques, et cite à ce propose Dominique Arot : “Les bibliothèques ne sont-elles pas plus athées que laïques ?”. Les actions mises en oeuvre dans les bibliothèques concernent d’ailleurs davantage la laïcité que les religions.

– La difficulté à désigner les religions en bibliothèques : la classification Dewey, centrée sur le christianisme, est inadaptée ; Rameau est impropre à décrire les religions (par exemple, il n’y a pas d’entrée pour la Torah).

– Enfin, la formation des bibliothécaires est insuffisante sur ces questions.

Du Livre aux livres, la bibliothèque et ses modèles / Robert Damien

Robert Damien, philosophe, Université Paris 10, a ensuite apporté un éclairage historique et philosophique à la question, interrogeant le statut de la bibliothèque confrontée avec la notion de “Bible”, opposant “Un seul livre qui dit tout, sur tout et à tous” à la puralité infinie de textes contenue dans la bibliothèque. Ces deux matrices de l’autorité du conseil ont été présentée comme étant “au coeur du developpement conflicutuel du livre, du lecteur et de l’électeur”, puisqu’en lisant, on choisit, on sélectionne. Ces matrices sont également constitutives de la “laïcité”.

A également été évoqué l’apprentissage particulier associé à l’utilisation de la bibliothèque : “apprendre à se taire, à être immobile”. Les textes contenus dans la bibliothéques étant uniquement ceux signés par un auteur, édité par une maison d’édition, manifestant donc l’exclusion des autres textes. Robert Damien a conclu son propos en énonçant que la “Bibliothèque est de nouveau une question polémique majeure.”

Que font les bibliothèques du conflit, de la violence ?  / Denis Merklen

Denis Merklen, enseignant-chercheur à l’Université Paris 8, et auteur de l’ouvrage Pourquoi brûle-t-on les bibliothèques ? (Presses de l’Enssib, 2013) a proposé une remise en perspective des thèses de son ouvrage suite aux attentats de 2015.

couverture Pourquoi brûle-t-on les bibliothèques ?

En effet, Denis Merklen a indiqué que l’attentat de 2015 contre la rédaction de Charlie Hebdoavait changé la réception des observations réaliséessur l’espace public et sans doute la nature même des faits observés dans son ouvrage.

En préambule, a été rappelé l’importance de “ne pas oublier l’épaisseur du social”, la vie sociale étant faite de relations sociales et de rapports sociaux, la bibliothèque devant être considérée comme un “agent important dans la question du rapport des classes populaires à la politique et à l’Etat”.

Denis Merklen identifie deux formes de manifestation de la violence dans la bibliothèque :

La censure et la figure de l’autodafé (brûler des livres dans le cadre de régimes autoritaires), qui permet de comprendre projet moderne du livre, sa condition politique et la bibliothèque comme institution de la démocratie et de la liberté.

La violence comme sujet, comme objet de réflexion (les livres sur la violence etc.), qui habite les collections de manière symbolique.

Les incendies de bibliothèques apparaissent comme une autre forme de violence, qui concerne une catégorie spécifique de bibliothèques : des petites bibliothèques municipales qui ont une fonction particulière et s’inscrivent dans un segment particulier des classes populaires, “le peuple de banlieue” comme le nomme le chanteur et essayiste Abd Al Malik.

Il ne s’agit pas d’une classe ouvrière qui se constitue en conflit avec un patron, mais d’un conflit des classes populaires se constituant à travers des institutions représentant l’Etat, entre habitant-es et institutions, accompagné d’un sentiment de déficit de démocratie.

Dans ce contexte, et en lien avec la situation d’ambivalence du savoir produit par l’école, il faut s’interroger sur la nature des savoirs que la bibliothèque véhicule, que l’Etat véhicule à travers les institutions.

L’attentat de Charlie Hebdo, assassinat politique de la rédaction d’un journal d’inspiration anarchiste, se distingue point par point des formes de violence étudiées jusque la par Denis Merklen : les incendies de bibliothèques ne sont nullement motivés par le contenu des bibliothèque (il ne s’agit pas d’autodafés). De plus il n’y a jamais eu d’attaque aux personnes dans les incendies de bibliothèques.

Denis Merklen appelle les bibliothèques à percevoir les gens non seulement comme des individus mais comme des groupes sociaux (femmes / Hommes, appartenance à une Eglise …) traversés par des déterminations sociales, qui participent du fait que les personnes viennent ou ne viennent pas à la bibliothèque.

En France, constate Denis Merklen, la bibliothèque se présente davantage comme un agent de la République que de la démocratie, ancrée dans la tradition du service public, de la Troisième République. La bibliothèque se pense comme un agent qui doit intervenir dans le monde social. Cet aspect est particulièrement marqué dans les bibliothèques de proximité s’adressant aux classes populaires, où la bibliothèque se positionne moins comme un service public neutre que comme un agent qui tente d’aider un autre agent démuni, défavorisé, exclu …

Dans le contexte actuel, “l’Etat n’est plus perçu comme un allié constitutif de l’égalité sociale mais comme un agresseur, incapable de garantir le bien être, la progression sociale etc”, indique Denis Merklen. Dès lors, comment intervenir au sein des conflis sociaux qui traversent les classes populaires ?

Denis Merklen pointe aujourd’hui “un problème dans la manière de concevoir le devoir de reserve, la neutralité et la laïcité”, car “l’Etat, le service public n’a jamais été neutre, et ne peut pas l’être : une “société démocratique est une société de conflit”.

D’où l’urgence de se poser la question : “De quel conflit nous seront neutre ? Dans quel conflit nous devront intervenir ?”. Sinon, existe le “risque d’être pris dans la tourmente et de ne plus pouvoir agir”.

Bibliothèques de prison, islam et laïcité / Adèle Sini

Après avoir apporté un éclairage sur les différentes approches de la notion de laïcité, et sur les bibliothèques de prison de manière générale, Adèle Sini, chargée de mission à l’Enssib, a abordé la question du lien entre bibliothèques, religions et laïcité sous l’angle des bibliothèques des établissements pénitentiaires.

La spiritualité est une dimension essentielle en prison. Le livre le plus moins restitué en bibliothèques de prison est le Coran. Toutes les religions doivent théoriquement être représentées à part égale dans les collections des bibliothèques de prison, et toute forme de prosélytisme et de représentations des tendances radicales et sectaires doit en être exclue. Dans la pratique, les choses sont beaucoup plus complexes, explique Adèle Sini. En effet, peu de représentant-es des cultes sont présent-es, il n’y a souvent pas d’interlocuteur sur les religions, ce qui est un obstacle majeur pour lutter contre le prosélytisme. Les ouvrages en langues étrangères entrant dans les collections (par divers moyens, parloir etc.) ne peuvent souvent pas être controlés et ne sont donc pas présentés.

Un changement de vision de ce que pouvait être l’islam en prison s’est opéré après les attentats, la prison étant désormais vue comme un vecteur de radicalisation, indique Adèle Sini.

Le PLAT (plan de lutte anti-terroriste) attribue des budgets permettant l’achat d’ouvrages “de déradicalisation” et la réalisation d’actions culturelles “de déradicalisation”. Les budgets n’étant pas controlés, les agents pas formés, et Ia possibilité de produire une liste d’”ouvrages de déradicalisation” étant mise en question, la situation est complexe. “Il faut arrêter de croire au pouvoir magique du livre” estime Adèle Sini. S’il existe des possibilités en amont, pour éviter la radicalisation, la prise sur la “déradicalisation” semble complexe.

Finalement, le constat est le suivant : dans les bibliothèques de prisons, les problèmes sont les mêmes qu’à l’extérieur mais multipliés par dix ou vingt.

Laïcité, neutralité et pluralisme : les bibliothèques face à elles-mêmes / Raphaëlle Bats

Raphaëlle Bats, chargée des relations internationales à l’enssib et doctorante en philosophie (et par ailleurs membre fondatrice de Légothèque), a présenté ses travaux en cours, portant notamment sur l’impact des attentats de janvier 2015 sur les bibliothèques. Dans ce cadre, des entretiens ont été réalisés à la médiathèque des Champs libres à Rennes, à a bibliothèque Saint Aubin du Pavail (commune de 700 habitant-es), de Lingolsheim, à la Bibliothèque départementale du Nord, à la bibliothèque municipale de Lyon …

Sur 150 actions comptabilisées en 2015, seules 8% ont eu un discours sur la religion ou la laïcité. De nombreuses réactions ont porté sur la liberté d’expression et la liberté de la presse. Des “actions bibliothéconomiques” ont consisté en la présentation d’ouvrages, d’expositions (couvertures de Charlie hebdo), de conférences-débats ou de cinés-débats. D’autres actions de type “réaction émotionnelle” ont proposé des espaces de libre expression pour les publics.

Plusieurs bibliothécaires ont aussi souhaité ne pas mettre en place de débat autour de la laïcité ou des religions, évoquant une inquiétude à ne pas savoir gérer des conflits potentiels, une auto-censure par crainte d’un désaccord hypothétique avec les élu-es, le manque de connaissances nécessaires pour animer un débat sur ces sujets. L’évitement du conflit prend aussi souvent prétexte de l’exigence de neutralité ou de laïcité des bibliothèques, ce qui pour Raphëlle Bats semble difficile à tenir dans une société démocratique.

La médiathèque des champs libres a organisé un évènement sur les religions, qui a fait salle comble et n’a pas suscité de conflits. En revanche, une étagère sur le pluralisme, présentatnt Charlie hebdo, Minute et Le Monde libertaire a provoqué une manifestation accusant la bibliothèque de frayer avec l’extrême droite. Le conflit n’est donc pas toujours là où on l’attend.

Suite aux attentats, des temps de réflexion partagée en interne sur la citoyenneté ou le pluralisme ont parallèlement été mis en place dans plusieurs bibliothèques. A Lingolsheim, une formation sur la laïcité a été animée par un intervenant exterieur (Claude Escot, des Francas Strasbourg). A Rennes, une bibliothécaire a réalisé une formation en intra sur le pluralisme, d’abord pour les Champs libres, puis pour bibliothèques du réseau, puis pour la métropole. Des séances de design thinking ont été mises en oeuvre à la médiathèque départementale du Nord.

Raphaëlle Bats constate que les équipes reconnaissent les difficultés à appréhender certaines notions porteuses des valeurs de la république. A la complexité initiale des concepts, il fau ajouter que l’évidence de ce qu’ils représentaient est aujourd’hui emise en question. Il est vrai que les bibliothécaires ne sont ni formé-es ni amené-es à avoir un regard critique sur ces concepts. et Raphaëlle Bats évoque le mouvement des Critical Library Science dans les pays anglo-saxons.

En conclusion, est posée la question d’un renouveau du militantisme, centré non plus sur le livre et la lecture, non plus sur la démocratisation de la culture, mais pour la démocratie tout court.

Un appel est lancé pour penser un nouveau modèle de bibliothèque, non pas pour défendre la bibliothèque elle-même, mais pour un engagement à garantir l’existence d’un espace public dédié à l’emancipation par la pensée.

Les actions des bibliothèques depuis janvier 2015 /Table ronde

Françoise Juhel, du service multimédia de la Bibliothèque nationale de France a présenté l’exposition virtuelle La laïcité en questions.

La BnF a présenté plusieurs expositions en lien avec les religions ces derières années : Idrissi et la méditerrannée au XIIème siecle (au programme de 2nde : interrogation sur la coexistence des coyances) ; Bible, Torah, Coran ; Images d’Islam ; Boudhisme abordé avec l’exposition sur la Chine, Hindouisme avec l’exposition sur Inde.

Caroline Raynaud et Caroline Hoinville, de la Bibliothèque publique d’information, ont présenté l’action « Religions, des mots pour les comprendre février-juin 2016″.

Delphine Nicolas, Bpi [CC-BY-NC-2.0]

Delphine Nicolas, Bpi [CC-BY-NC-2.0]

Sandrine Cunnac, de la Bibliothèque municipale de Lyon, a présenté le groupe de travail “fait religieux-laicité” créé à la Bibliothèque municipale de Lyon, suite aux attentats, et les différentes actions réalisées en lien avec les religions.

Les interventions ont été très riches et ont ouvert de nombreuses questions, merci aux orgnanisateurs, organistarices et intervenant-es pour cette journée ! N’hésitez pas à réagir dans les commentaires …

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2 réflexions sur “Bibliothèques, religions et laïcité

  1. Pingback: Veille 41 du 11 au 15 octobre 2016 –

  2. Pingback: Bibliothèques, religions et laïcité, Lyon, 7 octobre 2017 | Bibliothèques, maisons communes

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