Retours sur l’ALMS LGBTQ : Archives, bibliothèques, Musées et collections spéciales LGBTQ+ [2/2]

par Renaud Chantraine, doctorant à l’Ehess. Cet article, qui porte sur la deuxième journée du congrès de l’ALMS LGBTQ à l’université de Westminster, fait suite à celui de la semaine dernière. Le compte rendu de la troisième journée aux Archives Métropolitaines de Londres est publié sur le blog de l’association Polychromes qui reprend l’intégralité de cette communication.

DAY II – UNIVERSITY OF WESTMINSTER

Si c’est une grande université londonienne qui a accueilli la deuxième journée de l’ALMS, ce n’est pas seulement que les études de genre et de sexualité sont valorisées et très développées de l’autre côté de la Manche, c’est aussi qu’il existe à l’Université de Westminster le Queer London Research Forum. Créé en 2013 et rassemblant universitaires, professionnel.le.s, étudiant.e.s et plus généralement tou.te.s celles et ceux qui s’intéressent aux questions LGBTQ, leur objectif est de susciter réflexions et débats autour de la variété des expériences et des vies des queers de Londres de 1850 à nos jours.

Les deux keynotes du matin sont venues répondre à point nommé au souhait, exprimé par le comité d’organisation de l’ALMS, que puissent se faire entendre les voix des plus minoritaires.

« When we speak, we are afraid, our words will not be heard or welcome,
but when we are silent, we are still afraid, so, it is better to speak 
»

C’est autour des mots d’Audre Lorde (extraits de A Litany for survival), que l’universitaire Shawn(ta) Smith-Cruz, a organisé son propos sur le rapport à l’archive des Black Lesbians new-yorkaises. Travaillant de longue date au sein des organisations communautaires comme la Lesbian Herstory Archives, elle collabore activement avec ces groupes au moins triplement marginalisés : par leur genre, leur couleur de peau et leurs sexualités. Les stratégies collaboratives employées dans cette difficile quête de visibilité, de la réalisation de fanzines aux collectes d’histoire orale, visent avec succès à combattre l’oubli.

« The most effective way to destroy people is to deny and obliterate their own understanding of their history. »

Cette sombre citation d’Orwell est tombée quelques dizaines de minutes plus tard, prononcée par le canadien Aaron Devor, premier titulaire d’une chaire en transgender studies et fondateur des précieuses Transgender Archives, hébergées à l’Université de Victoria en Colombie-Britannique. Quelle serait la meilleure manière de donner aux diverses composantes des communautés LGBTQ+ une reconnaissance sociale, une confiance en soi et une meilleure capacité d’agir, si ce n’est de leur permettre d’avoir accès à leur histoire, à travers des Archives ? Dotées d’une collection dont le volume de documents équivaut à la longueur d’un terrain de foot (environ 98m linéaires), les Transgender Archives ont pour vocation de permettre aux chercheurs et chercheuses du monde entier de contribuer à écrire l’histoire trans[1].

Passé ces deux présentations, il nous était donné de choisir entre une multitude de panels, se déroulant aux mêmes moments : sur les guerres, le « patrimoine » (heritage), les media, les collections, le catalogage ou encore la méthodologie. Evidemment, je ne vais pas pouvoir décrire l’ensemble de leurs contenus ; je me concentrerai donc sur deux d’entre eux auxquels j’ai assisté (Heritage I et Collections)[2].

Le premier panel (Heritage I) auquel j’ai participé rassemblait trois spécialistes de l’histoire sociale et culturelle anglaise (Matt Cook, Justin Bengry & Alison Oram), également plus ou moins directement liés à Pride of Place, une cartographie[3] numérique et participative visant à identifier et répertorier les lieux et paysages associés au « patrimoine » LGBTQ britannique. Portée par le puissant organisme public Historic England, et animée par une équipe d’historien.en.s du Centre pour les Arts et la Culture de l’Université Leeds Beckett, l’initiative entend excaver la mémoire d’une multitude d’édifices à travers le pays, depuis les sépultures aux bars, en passant par les endroits où s’est exercée la violence d’Etat. Une autre et stimulante manière d’écrire l’Histoire, « par le bas », dans un contexte de disparition de plus en plus rapide des lieux historiques de la communauté à cause de la rénovation urbaine.

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Avant d’aborder un peu plus en détail le panel sur les collections, animé par une délégation venue d’Amsterdam, place maintenant au deuxième focus de cet article.

FOCUS 2 – QUEERCODE

Queercode est le seul projet français présenté lors de l’ALMS 2016. Il l’a été par Isabelle Sentis, bibliothécaire et historienne autant que militante féministe et LGBTQI, engagée depuis une dizaine d’années dans des projets mémoriels liés à la Seconde Guerre Mondiale. Lancée à l’occasion des 70 ans de la libération des camps de concentration, grâce à l’aide et la collaboration d’un réseau d’activistes et de collectifs lesbiens, féministes et LGBTQI, en France et à l’étranger, Queercode a pour but de transmettre et de rendre visibles les femmes lesbiennes et bies, cis- et trangenres ayant pris part à la Résistance et contribué à écrire l’histoire de la Deuxième Guerre Mondiale.

Basé sur une logique participative et coopérative, et cherchant à réunir des savoirs sans les hiérarchiser, le site, qui comporte plusieurs « portes d’entrée », se présente comme un espace (de ressources) à la fois hybride et fluide, qui évolue au fil des nouveaux apports.

Si l’implication des femmes et des lesbiennes, notamment dans l’histoire de la Résistance, est devenue un objet de recherche universitaire depuis une dizaine d’années en France, Queercode permet à chacun.e d’apporter sa pierre au projet, sans devoir être ni historien.ne, ni archiviste, ni universitaire. Aussi la démarche se veut protéiforme : scientifique, artistique, d’éducation populaire.

Comprendre les mécanismes d’oppression et d’invisibilisation dans l’Histoire, des femmes et des lesbiennes, cisgenre ou transgenre, est indispensable pour l’émancipation de toutes et tous quelles que soient nos identités et nos orientations sexuelles. Rendre visible des formes plurielles de résistance contribue aussi bien à déconstruire les hiérarchies mises en place par l’hétérosexisme de nos sociétés occidentales qu’à enrichir nos imaginaires individuels et collectifs afin de résister aujourd’hui et demain, ici et ailleurs. Aussi, Queercode se veut autant un outil de lutte féministe qu’un outil de lutte LGBTQI.

Questionner et partager l’histoire des personnes internées dans les camps nazis est d’autant plus important aujourd’hui, alors que des millions de réfugié.e.s (dont des LGBTQI) fuient à travers le monde les guerres et les dangers liés aux changements climatiques, et que des camps s’érigent aux frontières et au sein-même de l’Europe.

L’équipe de QueerCode et ses partenaires déploient également dans l’espace public des stickers (qui reprennent et multiplient leur identité visuelle) afin de montrer la présence de ces ressources dans un contexte français où les résistances et leurs parcours sont particulièrement invisibilisés. Ces autocollants sont aussi fixés sur des boites d’archives lors de rencontres dans les lieux LGBTQI pour les mêmes raisons, mais aussi afin de visualiser ce que pourraient être ces lieux si la plupart de ces traces n’avaient pas été effacées par les régimes fascistes et totalitaires. Enfin, inspirée par la découverte à Auschwitz d’une série de plaques métalliques à aiguilles, ayant servi aux nazis à tatouer les prisonnier.e.s du camp, QueerCode propose à qui le souhaite un tatouage éphémère permettant de se sentir connecté via la peau à ces ressources et à ces femmes. Terminant son intervention, Isabelle Sentis livrait le sens de cette proposition : « Après avoir porté les teeshirts et les badges d’Act Up Lille et Paris, avec leurs triangles roses inversés en référence au triangle rose porté par certains gays déportés, après avoir peint un triangle rose et un noir sur mon visage maquillé de sœur de la perpétuelle indulgence, je décidais de renverser l’acte barbare que sont les tatouages d’indentification réalisés par les nazis sur les personnes déportées en me remémorant la pensée de Monique Wittig «  Tout geste est renversement » en portant ce QR code à même la peau. »

Pour introduire le panel sur les collections, je pense qu’il est utile de faire un détour par mon expérience personnelle. Au moment où j’écris cet article, je reviens d’un mois de terrain passé à Amsterdam dans le cadre de ma thèse en ethnologie sociale qui porte – vous en doutiez-vous ? – sur la patrimonialisation des minorités sexuelles et de genre en France, en Allemagne et aux Pays-Bas.

Là-bas, j’ai concentré mon étude principalement sur le musée d’Amsterdam, et sur un réseau nommé Queering the collections, qui rassemble des universitaires, des professionnel.le.s de musées ou d’organismes communautaires principalement. Il se trouve que les cinq personnes du panel sur les collections venaient d’Amsterdam, et qu’elles sont toutes membres du réseau. C’est à Lonneke van den Hoonaard, directrice de l’IHLIA et hôtesse de l’ALMS 2012 qu’il est revenu d’en présenter l’origine et les objectifs.

Le réseau s’est constitué suite à un important symposium auquel j’ai assisté 2015, organisé par l’IHLIA épaulé de quelques prestigieux partenaires (Amsterdam Museum, Reinwardt Academie et COMCOM).

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Le programme du symposium se situait en quelque sorte à la croisée de la muséologie et des études de genre de sexualité. Il présentait une série de processus, mis en œuvre au sein des institutions culturelles, visant à les « queeriser », autrement dit et pour simplifier à les rendre plus inclusives.

L’égyptologue Richard Parkinson est venu par exemple rendre compte d’une vaste recherche qu’il a orchestré en mobilisant une grande partie des responsables des différents départements du British Museum, où il est conservateur. Il s’agissait de trouver dans les collections des exemples pertinents d’objets illustrant le fait que la diversité de genre et de sexualité existait bien, sous des formes incroyablement multiples, dans notre longue histoire et ce sur tous les continents. Cette enquête, qui a duré plusieurs années, a donné lieu à la publication de l’ouvrage A Little Gay History[4], Desire and Diversity Across the World : 128 pages présentant une sélection de 20 objets largement documentés et imagés.

Jeter un regard neuf (et en l’espèce scientifiquement irréprochable) sur les collections et permettre aux communautés LGBTQ de s’y reconnaitre : ces deux éléments me semblent très importants pour qualifier, en tous cas dans l’esprit de ce symposium, ce que « queeriser les collections » peut vouloir signifier.

A Londres, Lonneke van den Hoonaard a insisté sur la nécessité de pousser les institutions publiques, qui appartiennent à tout le monde, à prendre en compte l’héritage LGBTQ et à rendre enfin visibles et explicites les existences de nos identités. Pour cela, elle a formulé trois types de recommandations : prendre conscience des aspects queer de leurs collections tout en reconnaissant leur importance sociétale ; les prendre en compte de manière permanente lors des expositions et des activités proposées au public ; concentrer leurs efforts à impliquer davantage au sein du musée la communauté LGBTQ.

C’est précisément de ce type de démarche dont étaient venues parler Mirjam Sneeuwloper & Valerie Veenvliet, pour le compte du musée d’Amsterdam où elles travaillent. Là-bas la réflexion a débuté il y a plus d’un an autour de la mise en place d’un nouveau programme nommé Meet Amsterdam. Je précise que le musée avait déjà organisé au début des années 80 une grande exposition sur l’histoire gaie et lesbienne de la ville, travaillé avec la communauté homosexuelle sur la question de la mémoire du sida (en faisant entrer dans les collections des Quilts), et que le plus vieux bar gay d’Amsterdam est reconstitué et présenté au sein du parcours de la collection permanente. Meet Amsterdam souhaite faire du musée (d’histoire culturelle) un lieu accueillant et à l’écoute des attentes des diverses communautés présentes sur son territoire, en se focalisant sur celles qui sont le plus marginalisées socialement et les moins représentées au sein des collections. C’est avec la communauté transgenre que l’équipe du musée a souhaité mettre en place une réflexion pour l’inauguration du programme[5]. Il a d’abord fallu établir un contact avec ces personnes, les inviter pour sonder leur intérêt et pour connaître leurs désirs. Comment souhaitaient-elles être incluses et représentées ? Qu’est ce que le musée pouvait leur proposer pour inverser l’image d’un lieu où l’on ne se reconnaît pas ? Au terme d’une série de réunions et de concertations c’est un projet d’exposition qui naquit, entièrement conçu par les personnes concernées, accompagné dans sa réalisation par l’institution. Deux salles du musée ont accueilli l’exposition Transmission que j’ai pu visiter durant mon séjour à Amsterdam cet été. Des rencontres étaient également organisées avec des volontaires de la communautés trans tous les vendredis autour d’un café.

Pour en finir avec ce panel sur les collections, un jeune doctorant, Hugo Schalkwijk travaillant avec Manon Parry, professeure d’histoire publique de l’Université d’Amsterdam, sont venu présenter leur recherche commune autour de la mémoire du sida en contexte médical. Leur communication partait d’un constat : ce qui relève du « patrimoine » médical des dernières décennies est rarement conservé. Sa valeur est sous-évaluée étant donné que les ressources se concentrent sur la gestion des problématiques de santé publique, au détriment de la préservation des traces culturelles du récent passé. Durant les cinq dernières années, un album (scrapbook) qui rassemblait les photographies et les souvenirs du personnel et des patients du premier service hospitalier à traiter les personnes atteintes du sida aux Pays-Bas a par exemple disparu. Manon et Hugo ont alors entreprit de re-créer/réinventer cet objet perdu, à travers une expérimentation mélangeant archives, activités artistiques et outils numériques, permettant de diversifier les perspectives de collectes et d’expositions dans les musées. Leur album réunit sous forme numérique des images et des documents issus des Archives des hôpitaux hollandais, des émissions de radios et de télévisions et des entretiens des personnes qui ont travaillé ou été soignés dans ce service dans les années 80 et 90, ainsi que de leurs proches. Des contributions collectées par le biais de l’utilisation des réseaux sociaux y seront également incorporées.

Notes

[1] Pour une présentation plus complète des Transgender Archives, une très bonne publication est disponible en ligne : http://www.uvic.ca/library/about/ul/publications/documents/Devor_Foundations_2016_2ndEd.pdf (consulté le 10/09/16).

[2] Je précise cependant que je n’étais pas physiquement présent pour l’intervention d’Isabelle Sentis, qui fait l’objet de mon deuxième focus. Si j’ai choisi de l’intégrer, c’est à la fois (sans chauvinisme) parce qu’il s’agissait de la seule initiative française à être représentée à l’ALMS de Londres, et que j’avais déjà pu l’entendre quelques semaines auparavant à une présentation de son projet Queer Code au Centre LGBT de Paris.

[3] https://historicengland.org.uk/whats-new/news/pride-of-place-lgbtq-heritage

[4] Je précise que le terme « gay » ne rend pas compte de la diversité des problématiques de genre comme de sexualité qui composent cette recherche. Par ailleurs son auteur est également lucide sur le fait que cette appellation, tout comme d’ailleurs celle d’« homosexualité(s) » sont d’un usage relativement récent ; or son étude s’étend sur des objets parcourant plus de 9000 ans d’histoire. Le titre a uniquement été choisi dans l’optique de pouvoir s’adresser au plus grand nombre.

[5] Un deuxième volet est prévu pour l’année prochaine avec les minorités ethniques de la ville.

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