Littératures et « francophonie » #1 – Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne / Kaoutar Harchi

« Suffit-il d’écrire dans la langue de Molière pour êre reconnu comme un « écrivain français » ? Ou la littérature entretient-elle, en France, un rapport trop étroit avec la nation pour que ce soit si simple ? »i

Littérature et périphéries / Littérature et « francophonie »

Nous avons évoqué la thématique « littérature et banlieues » dans plusieurs articles ces dernières semaines sur le blog Légothèque, sous le hastag #Littérature et banlieue. Nous vous proposons aujourd’hui un focus sur la « francophonie ».

Légothèque proposera au prochain congrès ABF une table ronde intitulée « Littérature et périphéries : Quelles représentations des “auteur-es de banlieue” et des littératures “francophones” dans le milieu littéraire français, et dans nos bibliothèques ? », jeudi 14 juin à 14h30. Nous utilisons les termes « auteur-es de banlieue » et « francophonie » entre guillemets à essient, afin de mettre également à distance ces concepts et de les interroger.

Nous aurons le plaisir de recevoir pour cette table ronde :

– Rachid Santaki, auteur notamment de La légende du 9-3 (Ombres noires, 2016)

– Nadia Tarfaoui, conservatrice de bibliothèques, auteure du mémoire Sous chape de plomb et plafond de verre : la place des écrivains « de banlieue » dans les bibliothèques publiques

-Kaoutar Harchi, docteure en sociologie et chercheuse associée au Cerlis (Laboratoire Paris Descartes – CNRS), pour son essai Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne. Des écrivains à l’épreuve (éditions Pauvert, 2016).

Kaoutar Harchi retrace dans son ouvrage, les carrières de cinq écrivains algériens de langue française : Kateb Yacine, Assia Djebar, Rachid Boudjedra, Kamel Daoud et Boualem Sansal.

La sociologue révèle qu’« en plus de ne s’obtenir qu’au prix d’authentiques épreuves, la reconnaissance littéraire accordée aux écrivains étrangers n’est que rarement pleine et entière. Car si la qualité du style importe, d’autres critères, d’ordre extralittéraire, jouent un rôle important.

Souvent pensée en terme de talent, de don, de génie, la littérature n’est-elle pas, aussi, une question politique ? »ii

Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne aborde de manière étayée les trajectoires et les modalités de reconnaissance littéraire des cinq auteur-es mentionné-es.

Nous vous proposons ici une vue très partielle de l’ensemble des éléments développés dans l’ouvrage, comme un avant-goût, et vous conseillons vivement sa lecture pour découvrir l’ensemble des problématiques évoquées !

« Où siège la valeur dun texte » ?

En prologue, Kaoutar Harchi recence les « procédés de qualification et de disqualification » littéraires, et cite Paul Dubois :

« 1. le salon ou la revue supportent l’émergence

2. la critique apporte la reconnaissance

3. l’académie engage, par ses prix ou ses cooptations, la consécration

4. l’école avec ses programmes et ses manuels intègre définitivement à l’institution et garantit la conservation »

La sociologue montre que « L’idéologie romantique masque le fait que la reconnaissance littéraire est socialement déterminée » et évoque la sous-représentation des femmes et des écrivains francophones dans les prix littéraires. Ainsi, « Le sexe, l’âge, l’origine sociale ainsi que la nationalité, susceptibles de s’articuler, facilitent ou au contraire rendent plus ardue la transformation d’un individu en écrivain reconnu ».

Des écrivains à l’épreuve de l’histoire coloniale

Au-delà des effets du genre ou de l’origine sociale ou ethnique, le contexte post-colonial influe également sur la reconnaissance des auteur-es. « Ce processus d’attribution de la valeur littéraire gagne en complexité dès lors que la relation entre le centre et la périphérie a, jadis, été d’ordre colonial (..) ». L’auteure identifie alors le cas d’étude particulièrement riche que constitue la littératre algérienne de langue française. En effet, « L’histoire de la littérature algérienne, majoritairement de langue française, est celle de l’articulation des rapports de domination politique, linguistique et littéraire. » et constitue donc un « observatoire privilégié ».

Kaoutar Harchi cite en ce sens l’érivain britannique V.S. Naipaul, évoquant ses relations aux espaces du centre et de la périhérie : « Je voyageais de la périphérie, de la marge, vers ce qui, à mes yeux, représentait le centre ; et mon espoir était qu’au centre il y aurait de la place pour moi ».

L’exemple de Kamel Daoud

Kamel Daoud est ue figure emblématique de l’inscription de la reconnaissance littéraire d’un auteur dans cet espace politique post-colonial. « Kamel Daoud soumet L’Etranger à une lecture critique qui vise à révéler les rapports de domination à l’oeuvre dans le texte d’Albert Camus. Le fait que ce dernier accorde une grande importance au geste meurtrier de Meursault mais ignore sa victime, « l’Arabe », jusqu’à le priver de nom, est perçu comme une forme de colonialisme métaphorique : subordination du personnage « indigène » au personnage « colonial ». » relate Kaoutar Harchi. « En ce sens, l’entreprise de Kamel Daoud (…), sorte de revendication d’un « droit de réponse littéraire », s’inscrit dans le mouvement des écritures post-coloniales du fait qu’elle est une déconstruction des normes métropolitaines d’écriture en situation coloniale. »

La sociologue évoque alors le parcours de reconnaissance littéraire de l’écrivain, non fondé sur de stricts critères littéraires, mais traversé de modalités politiques.

Un universalisme particulier ?

En conclusion de l’étude des trajectoires des cinq auteur-es étudié-es, qui chacune à leur manière sont soumises à des problématiques extra-littéraires, politiques ou d’actualité, la sociologue nous livre une réflexion passionante sur le rapport de la France à l’universalité littéraire : « En se présentant comme l’unique centre littéraire susceptible de faire d’une œuvre localisée une œuvre universelle, l’institution littéraire française opère une dénationalisation de ladite œuvre. Mais en dénationalisant les œuvres, c’est-à-dire en en faisant des œuvres françaises, c’est la nation littéraire française elle-même qui se renforce, qui continue de tout convertir à sa substance, au prix de l’affaiblissement des jeunes nations, ne serait-ce que par leur existence imaginaire. » Kaoutar Harchi cite alors Milan Kundera : « Jeunes nations qui ne connaissent pas la sensation heureuses d’être là depuis toujours et à jamais : (…) toujours confrontées à l’arrogance ignorante des grands et (…) qui voient leur existence perpétuellement menacée ou mise en question car leur existence est question »i.

Pour une littérature-monde ?

Kaoutar Harchi revient alors sur le « Manifeste pour une littérature monde », signé par 44 auteurs, dont Boualem Sansal, dans Le Monde des livres en mars 2007 et dont un ouvrage du même nom est paru en mai 2007.

« Trois principes sont à la base de ce manifeste, proclamant la nécessité de rompre avec :

– le centralisme littéraire parisien

– les assignations thématiques, formelles et esthétiques

– l’association de l’idée de littérature avec l’idée de nation. »

Mais Kaoutar Hachi souigne que « la fonction utilitariste attribuée à une littérature-monde censée sauver la littérature française de son propre épuisement, loin pourtant de l’affaiblir, renforce la dépendance des littératures périphériques au centre littéraire parisien. Enfin l’aspiration à une littérature dénationalisée conïncide pourtant avec la volonté de maintenir une littérature-monde en français. Or depuis la Renaissance, l’imaginaire de la langue française est intrinsèquement lié à celui du pouvoir. »

Kaoutar Harchi ouvre des voies de réflexions que nous avons parfois des difficultés à emprunter au pays de l’« universalisme républicain » et questionne aussi notre reconnaissance de la valeur littéraire d’un texte en tant que bibliothécaires.

Et aussi : Lecture et construction de soi, Kamel Daoud et Michèle Petit

L’essai s’inscrit par ailleurs complètement dans la dynamique de travail de légothèque autour du rôle de la lecture dans la construction de soi, la sociologue évoquant notamment « le rôle central joué par la lecture dans la construction identitaire de Kamel Daoud (…) ».

Kaoutar Harchi cite ainsi Kamel Daoud : « J’ai été islamiste pendant une partie de ma jeunesse. Ce qui m’a aidé, c’est de redécouvrir l’absurde, comme capital, comme dignité. Lire Caligula, par exemple, ça a été important dans ma vie. »

Kaoutar Harchi évoque alors « L’ouvrage L’Art de lire ou comment résister à l’adversité de Michèle Petit, fondé sur une enquête ethnographique conduite auprès de médiateurs dans des favelas, d’adolescents dans des foyers, dans des hôpitaux, auprès, aussi, de documentalistes, de bibliothécaires, d’enseignants principalement en Argentine, en Colombie et au Brésil, [qui] témoigne avec force de la dimension potentiellement réparatrice de la lecture qui, en situation d’indétermination, « ouvre le temps et l’espace ». En ce sens, les livres de l’enfance semblent avoir été l’outil privilégié de son émancipation – « vous savez, j’étais un grand lecteur depuis l’âge de neuf ans » -ainsi que le sens premier de celle-ci : « j’ai quitté l’islamisme, mais il y a toujours chez moi le même besoin, le besoin de sens. »

Pour aller plus loin :

Consulter la revue de presse autour de l’essai sur le site des éditions Fayard (presse écrite, radios, vidéos …)

Les références du livre : Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne. Des écrivains à l’épreuve / Kaoutar Harchi, Pauvert, 2016, EAN : 9782720215490, 306 pages, 19€

Rendez-vous au congrès ABF, Porte de Versailles à Paris, le jeudi 15 juin à 14h30 !


iMilan Kundera, Les Testaments trahis, Gallimard, Paris, 1993, p.225

iiExtrait de la 4ème de couverture de Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne / Kaoutar Harchi, Pauvert, 2016

iiiMilan Kundera, Les Testaments trahis, Gallimard, Paris, 1993, p.225

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