L’album jeunesse dans la construction de soi

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Affiche du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, 2019. Jeunesse Montreuil. Crédit : Dessin extrait de « Cap ! » de Loren Capelli, paru aux Éditions courtes et longues en 2019. © Belleville 2019

 

Retour sur une table ronde du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil : L’album de jeunesse dans la construction de soi. Compte-rendu par Mathilde Ollivier.

Avec Marie Adrian, chargée des projets intergénérationnels à la médiathèque de Tourcoing, Claire Maffeo, responsable du secteur livre et lecture petite enfance au département du Val-de-Marne, et Dominique Rateau, Agence Quand les livres relient. Avec pour modératrice Hélène Legendre, bibliothécaire et membre de la commission Légothèque de l’ABF.

Hélène Legendre ouvre la table ronde en rappelant qu’unanimement, la rencontre entre la jeunesse et les albums est reconnue comme importante et positive. On trouve des albums dans chaque structure qui les accueille : crèches, écoles, services de protection maternelle et infantile, assistantes maternelles… Dans cette rencontre, on pense spontanément aux bienfaits de la lecture dans le processus d’acquisition du langage. Mais ils sont beaucoup plus nombreux : construction de soi, découverte des autres, développement de  l’imagination… Les enfants ne sont pas les seuls concernés par la lecture d’albums, mais aussi les adultes, les adolescents, et les personnes âgées.

Hélène Legendre : Qu’est ce que l’album peut apporter au-delà de l’apprentissage du langage et de la lecture ?



Claire Maffeo : L’album représente le cœur de la transmission. C’est un objet singulier, un support de curiosité, d’émancipation, d’ouverture au monde et aux autres. Il participe bien sûr à la construction du langage, mais c’est aussi un support d’hospitalité extraordinaire. C’est un objet symbolique, à travers un héritage culturel, en même temps que l’œuvre unique de la vision singulière d’un auteur.

Le département Val-de-Marne pour le livre, la lecture est la petite enfance lance chaque année un appel à projet pour la création d’un album et va ensuite l’offrir aux bébés du département. C’est une façon d’accueillir l’enfant dans la société, de l’accueillir comme un sujet et un futur sujet-lecteur. L’album va être un support de lien entre l’enfant, ses parents, les proches de la famille, pour transmettre toute une histoire et un héritage culturels, en même tant qu’une expérience artistique. La suite de cette politique culturelle est l’accompagnement à la rencontre avec l’album, par exemple avec des projets-lectures dans les crèches. Les parents sont les premiers passeurs du livre. Il s’agit de laisser la place à l’accueil parental, et de mettre en place les conditions pour inviter, et non pas inciter. C’est un espace de socialisation, d’accueil, de partage et d’hospitalité. Enfin, l’album permet de développer un relation plus intime au livre et encourage l’enfant à devenir un sujet-lecteur. C’est un lien entre le monde et lui-même, un champ de liberté qui l’aide à construire ses émotions.

Marie Adrian : Les médiathèques ne sont plus que des lieux de prêts et d’étude.  Elles se sont adaptées aux nouvelles pratiques des publics, avec de nouveaux espaces selon les différentes tranches d’âges, un programme d’animations pour se retrouver, se former, s’instruire et  se divertir. L’album est un outil qui aide à l’éducation, et aussi au vivre-ensemble. Les parents demandent des livres qui donnent des clés pour comprendre le monde de l’enfant, et aider celui-ci à se construire en accord avec les autres. Ces parents sont les enfants d’hier à qui l’on a lu des histoires. Pour répondre à ces besoins, des  fonds « parentalité » ont été créés dans les médiathèques. L’album aide les plus jeunes à maîtriser leurs peurs, gérer leurs émotions, grandir, c’est-à-dire être soi au milieu des autres, de faire de sa différence une force, tout en s’adaptant au monde qui les entoure. Bien sûr, l’album structure l’activité intellectuelle de l’enfant. Pour cela, nous avons énormément de chance car les éditeurs d’albums jeunesse proposent un grand choix, de grande qualité. Il y en a pour tous les goûts et toutes les tranches d’âges. Le public s’est agrandi : parents, grands-parents, adultes, qui viennent autant emprunter dans la section jeunesse que chez les adultes. Les albums rassurent les enfants, alimentent les curiosités, les initient à l’autonomie, donnent des réponses à leurs questions, répondent à leurs besoins de rêver, de rire, de se faire peur… Pour les lecteurs autonomes, les albums aident au développement du sens critique, à la diversification de l’imaginaire, à l’identification à des héros et à des héroïnes. Les albums aident à acquérir une confiance en soi, à vivre avec les autres, à appartenir à un groupe.

H.L. : De vos deux réponses, on retient l’idée que l’album est une fenêtre sur le monde.

Dominique Rateau demande à l’unanimité du public : Pourquoi lisons-nous ? Nous sommes dans un pays où l’on veut que tous les enfants lisent, mais les adultes lisent-ils ? Il n’y a qu’un seul verbe pour dire « lire » en français. Mais derrière ce mot, il y a plein de significations différentes. De la même façon, qu’est-ce qu’un album ? Déjà, c’est un objet littéraire. Le champ de création de l’album offre aux artistes différents cadres. Un album, ce sont des mots, des images, des artistes qui racontent quelque chose de leur regard sur le monde. Les tout-petits naissent lecteurs. Ils deviendront des lecteurs d’albums quand ils rencontreront des albums et des lecteurs d’albums. Ce qui est important c’est que chacun de nous puisse développer son imaginaire, le nourrir, cultiver le lien à nous-mêmes et le lien aux autres. C’est à cela que servent les arts et la culture. Il faut se méfier des albums qui pourraient devenir des médicaments, des objets thérapeutiques, car on quitte le champ de la littérature. Les albums aident à jouer avec le cadre et le hors-cadre, le dedans et le dehors. Ils inventent des vies, ils nous disent ce qui est bien et ce qui est mal. Dans notre période très inquiète, nous avons besoin d’être rassurés, de gens qui nous montrent le chemin, même quand ce chemin est complètement fou. Le lecteur n’a pas d’âge biologique, ce qui est important c’est de rencontrer l’œuvre de quelqu’un qui va nous dire quelque chose de nous-même, mieux que nous n’étions en capacité de nous le dire nous-même. Les tout-petits ont besoin d’accompagnement pour trouver ce qui leur parle intimement et c’est cet accompagnement-là qui est important.

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Rouge de Michel Galvin. ©  Rouergue

 

H.L. : Nous avons beaucoup parlé des tout-petits, nous allons maintenant élargir le champ avec d’autres publics. Est-ce que cela fait sens de lire des albums à des publics qui savent lire : adolescents, enfants qui savent lire, adultes, personnes âgées ?

M.A. : Bien sûr. Déjà, la littérature jeunesse prendra de l’importance aux yeux de l’enfant   par une présentation de l’adulte. La lecture à voix haute, par exemple le soir avec son enfant, est le lieu privilégié de la séparation avec l’adulte sans angoisse. Il y a l’album que l’on va relire vingt, trente fois car le thème parle particulièrement à l’enfant. Le plaisir est décuplé, l’enfant s’amuse à anticiper ce qui va se passer. Cela lui permet de garder ses propres peurs à distance. Aussi bien pour les enfants que pour les adultes, l’album a un rôle de tiers, il permet d’évoquer ce que l’on a trop de pudeur pour dire.

Pour parler des actions intergénérationelles, il s’agit simplement de la transmission du savoir-faire du bibliothécaire :  former un public à la lecture à voix haute. Quand j’ai commencé cette activité, je ne m’attendais pas du tout à recevoir une telle satisfaction avec les publics. Le rôle de l’adulte en tant qu’intervenant est de bien définir ses points forts et ses limites. Un accord moral est passé entre les partenaires, l’enseignant, les enfants. Ce partenariat permet de mutualiser les moyens, de valoriser les élèves qui vont se dépasser et s’épanouir dans cette activité avec les autres. La formation de lecture à voix haute démarre d’abord par une découverte des possibilités dans notre voix, la voix interne, la respiration. Je présente ensuite les livres, et je donne ensuite des conseils personnalisés. Chaque initiative de l’enfant est encouragée. Ces enfants vont ensuite lire des albums à des maternelles. Les enfants plus âgés se rendent dans les maisons de retraites, après une intervention préalable des bibliothécaires. Les rencontres se passent très bien, car les personnes âgées se rendent rapidement compte que les albums ne sont pas seulement pour les enfants. Ils ont également envie de lire des albums aux enfants. Dans le cadre scolaire, il est très important de ne jamais se substituer au rôle de l’enseignant. Il y a plein d’autres possibilités pour enrichir ces expériences de lecture, avec d’autres partenaires, comme les musées, les conservatoires. Avec ces derniers, les lectures étaient accompagnées d’instruments légers, pour créer un spectacle. Avec les musées, nous avons créé des ateliers de dessins avec une plasticienne, suivis d’une exposition. Un autre moment fort a été des ateliers d’écriture avec une compagnie de théâtre. La lecture à voix haute permet de responsabiliser l’enfant, de lui donner confiance en soi. car ils deviennent acteurs et actrices. Cela leur permet bien sûr de découvrir la littérature jeunesse, mais leur regard sur la vieillesse change également, avec plus de respect et de tolérance. L’expression orale s’améliore, ces moments créent une entraide au sein de la classe. Pour les lectures aux maternelles, on retrouve des fratries, et la lecture se retrouve dans le cadre familial. Les retraités sont fiers de pouvoir mettre en avant leur expérience, ils sont très patients avec les jeunes, et ils sont valorisés car ils jouent encore un rôle auprès de la jeunesse.

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© Oskar

 

H.L. : Vous avez témoigné d’une approche globale de la lecture, une expérience physique, d’échange, dans l’instant présent, une expérience artistique aussi. Comment faire pour valoriser cette expérience auprès des partenaires et des publics ? Comment valoriser ces éléments bénéfiques, qui vont au-delà de la lecture ?

C.M. : On peut en effet dire que la lecture pour les tout-petits est une expérience corporelle, sensitive, motrice. Les auteurs et les éditeurs l’ont bien compris, il existent des livres avec lesquels l’enfant peut jouer avec la perception du dedans et du dehors. Dans le cadre de nos projets en crèches, auprès des assistantes-maternelles, nous insistons beaucoup sur cette lecture qui tient compte du développement de l’enfant, qui accompagne le tout-petit dans son développement. Ce n’est en aucun cas une lecture-outil où l’on va cibler un objectif bien précis. C’est un cheminement commun, avec des temps de rencontres et de bilan qui accompagnent le projet, un accompagnement d’une approche de la lecture globale, qui prend en compte les émotions et le rapport de l’enfant au livre. Les temps de lecture individuelle sont extrêmement importants, avant l’entrée à l’école, pour que le tout-petit construise sa relation au livre, par la manipulation, en le laissant intervenir dans sa propre lecture, en n’étant pas intrusif, en laissant se créer cette appétence pour le livre. Il faut voir une distance raisonnable, toujours en accompagnant.

Nous sommes là aussi pour évaluer, faire des bilans de l’avancée de nos projets. Nous allons rencontrer les équipes, travailler à la pérennisation du projet pour installer la lecture au quotidien. Nous ne sommes pas dans un projet de temps de lecture défini mais vraiment dans l’accompagnement des pratiques, avec une ouverture vers les familles, par des temps d’invitation libre. Nous prenons en compte l’envie de l’enfant, son ressenti du moment. En relation avec le thème du Salon cette année, c’est aussi un éloge de la lenteur, il s’agit de faire germer tranquillement les choses.

H.L. : La temporalité est très importante, l’inscription des projets dans le temps, ainsi que la régularité des projets.

D.R. : Ce qui caractérise l’album, ce qu’il raconte quelque chose avec des mots articulés et avec des images. Dans notre vie, les mots articulés n’arrivent qu’à un certain moment, mais dès que nous venons au monde, nous sommes lecteurs. Nous sommes lecteurs de tous les signes car il est vital de les interpréter : un sourire, un courant d’air, ou mouvement. Cette lecture est un art et elle cultive le vivant en nous. En tant que bébé, nous sommes dépendant de l’autre. La question de donner sens est profondément inscrite en chacun de nous. Je fais l’hypothèse que la lecture d’album est particulièrement importante pour cultiver cet art de lire que nous avons tous en nous. Nous ne formons pas les bébés à être lecteur, les bébés sont lecteurs et nous les accompagnons dans le développement de leur être. Notre époque est très folle, nous avons besoin de nous unir et de toujours donner sens à ce que nous faisons, et c’est très important de réclamer du temps pour penser dans notre vie quotidienne, du temps pour partager, se rencontrer, pour faire des bilans. La lecture d’album nous inscrit dans ce temps où nous étions sans mots, mais pas sans langage. Les bébés sont dépendants des adultes, mais ils sont acteurs de cette mise en lien. Les albums nous apportent de la complexité, et nous avons un combat à mener par rapport à la question de l’image. Nous en sommes encore, à notre époque, à dire à des enfants qui entrent au CP : « Maintenant tu vas apprendre à lire, les choses sérieuses commencent ! » Ce type de lecture particulier parle à tous les âges de la vie. L’album est un genre littéraire à part entière que nous ne devons jamais arrêter de lire.

H.L. : Pour terminer cette table ronde, pouvez-vous partager des albums ?



D. R. : Quand papa était loin de Maurice Sendak, car c’est un album qui continue de m’échapper, que j’aime, qui me parle profondément. Et Trois chats d’Anne Brouillard, un album tout en image, et non pas sans texte. Car la lecture ce n’est pas seulement lire le code.

C.M. : Mon grand album de bébé, d’Anne Galland et Christian Bruel, le premier livre offert il y a trente ans par le département du Val-de-Marne, dont nous entendons parler  par de jeunes parents émerveillés qui l’ont reçu étant enfant. Les choses qui s’en vont, de Beatrice Alemagna chez Hélium, et Rouge de Michel Galvin, qui raconte l’arrivée d’un tout-petit qui n’a pas encore de nom, qui est symbolisé par un petit caillou rouge. Ce livre est comme une boîte à jouet, une mise en abyme du livre en train de se faire, c’est une belle métaphore de l’album comme construction de soi, d’ouverture, de l’acceptation de soi et des autres.

M.A. : Petit Tom et la tata qui pique de Didier Lévy, aux éditions Oskar : c’est un livre intergénérationnel, que je présente beaucoup avec les collèges et les primaires, qui parle aussi bien à l’enfant qu’à l’adulte. L’enfant va apprendre à gérer ses peurs, les différences. Il aide l’enfant à grandir, et ramène l’adulte à des émotions qu’il a pu ressentir dans l’enfance.

H.L. : Ma recommandation est Comme un million de papillons noirs, de Laura Nsafou chez Cambourakis. Il raconte l’histoire d’une petite fille noire aux cheveux crépus qui reçoit des remarques extrêmement désobligeantes sur ses cheveux à l’école, et sa maman va l’aider petit à petit dans son parcours pour apprendre à s’aimer telle qu’elle est. L’autrice a reçu énormément de retours de parents qui lui ont dit que c’était le livre qui leur a manqué quand ils étaient petits, et que le livre avait comblé quelque chose chez eux, même à l’âge adulte.

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©  Cambourakis

 

À consulter également :  Premières pages, un site du Ministère de la Culture qui recense et labellise des actions autour des livres et la lecture pour les tout-petits.

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