La rentrée littéraire vue par Légothèque

Une rentrée littéraire foisonnante et très riche, qui permet aux bibliothécaires de Légothèque de vous proposer un focus à travers les thématiques qui nous tiennent à cœur au sein de notre commission de l’ABF : construction de soi, racisme, préjugés, invisibilisation des femmes ou de minorités.

Stardust / Leonora Miano

L’auteure se penche sur sa propre histoire, qu’elle parvient à exprimer avec sa rage, sa conscience politique. Sa vie de jeune mère la conduit à croiser d’autres destins de femmes rencontrées dans des centres d’hébergement précaires. Loin des clichés sexistes convenus, elle ne cache rien des difficultés, des tensions, et du découragement qui l’ont traversée durant ces années difficiles.

La ligne de nage / Julie Otsuka

La piscine que décrit la narratrice, c’est un microcosme où un rien fait dérailler la mécanique bien huilée des habitudes. Le personnage principal perd la mémoire, et ce naufrage progressif auquel nous assistons nous tient en haleine car l’auteure y distille savamment des éléments sur l’origine japonaise de son personnage : elle fait état avec tact et sensibilité des préjugés, du racisme qu’elle a connus plus jeune avec sa famille.

Tenir sa langue / Polina Panassenko

Un premier roman vif et enlevé : une langue inventive, malicieuse, et surtout une réflexion sur la culture, l’identité qui se construisent par strates et apports successifs, notamment par les langues. Brillant, drôle et profond!

Les gens de Bilbao naissent où ils veulent / Maria Larrea

Un premier roman à la veine autobiographique très forte sur la quête de ses origines : secrets de famille, flash-back et temps présent confèrent toute sa force à ce récit où transparaît toute la tendresse de l’auteure pour ses parents, immigrés espagnols cabossés par la vie.

La revanche des autrices / Julien Marsay

Une enquête historique et littéraire autour de l’invisibilisation des femmes dans l’écriture.

La dissociation / Nadia Yala Kisukidi
L’autrice n’est pas étrangère à la Légothèque puisque nous avions parlé de
Dialogue transatlantique avec Djamila Ribeiro, qui faisait un tour d’horizon de la
pensée féministe noire entre Europe, Afrique et Amérique du Sud.
Nous la retrouvons pour son premier roman, La dissociation. On y suit une jeune
femme noire qui a cessé de grandir à l’âge de 10 ans, nous ne connaîtrons pas
son nom. En revanche, elle partage avec nous tous les recoins de ses errances
imaginaires : l’héroïne bénéficie du don de dissociation, et peut s’extraire du réel
pour voyager dans un autre monde. Fuyant la folie de sa grand-mère, nous la
suivons dans ses aventures, rencontres et dans ses notes, qu’elle prend
scrupuleusement. De la folie comme point de départ à la fuite et à la tentative de sortir de cet
enfermement, l’héroïne rêve d’une « utopie de l’Indépendance ». Et son autrice
d’ajouter que « la violence du monde ne nous assèche pas systématique », elle
permet parfois un foisonnement de l’imagination.


Cocoaïans / Gauz
L’auteur de Debout payé et de Black Manoo revient avec un court texte
d’économie politique de la fève de cacao. Il retrace son histoire comme une
illustration de la domination occidentale sur les pays d’Afrique. Il redonne voix aux
acteurs de la résistance ivoirienne face à cette conquête blanche. L’auteur conclut sa
démonstration par l’idée d’une Afrique qui se réapproprierait ses cultures, ses
terres, ses moyens de production et qui mettrait fin à sa domination capitaliste et
coloniale.


Diaty Diallo, Deux secondes d’air qui brûle, Seuil

Dans ce premier roman, d’une langue imagée à l’oralité, Diaty Diallo nous campe
un décor d’amitiés, de béton et d’envies furieuses de vivre. L’autrice aborde les
questions de violences policières, avec la voix d’Astor dont le frère a été tué par
« les gens en bleus » lors « d’une soirée tranquille. Presque chiante ». L’histoire
ne s’arrête pas au meurtre, mais en déplie les conséquences et fait la généalogie
d’une colère sourde qui mène à l’insurrection.

Suggestions de lectures côté sciences humaines et sociales

Cette semaine, varions les plaisirs : regardons du côté des sciences humaines et sociales et partageons quelques suggestions de lectures en lien avec les sujets qui intéressent la Légothèque !

Ne nous libérez pas, on s’en charge : une histoire des féminismes de 1789 à nos jours / Bibia Pavard, Florence Rochefort, Michelle Zancarini-Fournel

Une sociohistoire du féminisme sous toutes ses formes, mouvements sociaux, courants de pensée, évolutions lentes et luttes sporadiques. Les historiennes questionnent la diversité des féminismes à travers le temps et leurs liens avec les luttes contre les inégalités sociales, raciales et de genre.

Les grandes oubliées : pourquoi l’histoire a effacé les femmes / Titiou Lecoq

A chaque époque, des femmes ont agi, dirigé, créé, gouverné mais elles n’apparaissent pas dans les manuels d’histoire. Du temps des cavernes jusqu’à nos jours, l’auteure passe au crible les découvertes les plus récentes, analyse les mécanismes de la domination masculine et présente quelques vies oubliées.

L’homme préhistorique est aussi une femme : une histoire de l’invisibilité des femmes / Marylène Patou-Mathis

L’auteure critique la vision patriarcale de la préhistoire. Lorsque la discipline naît au XIXe siècle, elle n’est conduite que par des hommes qui projettent sur ces temps anciens leur vision d’une femme procréatrice au rôle social limité à l’éducation des enfants et aux tâches domestiques. Or, les récentes découvertes archéologiques montrent les femmes moins soumises, plus robustes et inventives.

Beauté fatale : les nouveaux visages d’une aliénation féminine / Mona Chollet

Actuellement, le corps féminin est sommé de devenir un produit, de se perfectionner pour mieux se vendre. Entre banalisation de la chirurgie, tyrannie du look, anorexie, M. Chollet interroge le rapport au corps et à soi en décortiquant la presse féminine, les discours publicitaires, les blogs et les séries télévisées.

Le genre du capital : comment la famille reproduit les inégalités / Sibylle Gollac, Céline Bessière

Les études sociologiques s’arrêtent généralement à une vision globale de la société. Ici les autrices s’attachent à une autre forme d’échelle : la famille. Ainsi, elles présentent les inégalités femmes-hommes qui s’aggravent encore de nos jours. Divorce, héritage, mères isolées, autant de facteurs aggravant la situation financière des femmes. Le patriarcat s’exerce partout…

Une écologie décoloniale / Malcolm Ferdinand

Chlorodécone, agent orange, sécheresse au Chili : ce sont toujours les plus pauvres et les personnes racisées qui sont les plus exposées aux pollutions et aux maladies qu’elles provoquent. De ce constat, l’auteur rappelle la nécessité d’une justice environnementale, basée sur une lecture écologie et antiraciste. Rappelant le travail de Ramzyg Keucheyan, Malcolm Ferdinand redonne les clefs historiques à l’installation d’un racisme environnemental dont il place l’origine à la mise en place du système économique des plantations. Basant son propos sur les luttes marronnes dans les Caraïbes, il explique comment, par les actions conjuguées de la plantation agricole et de l’esclavage s’est constituée une base idéologique à l’héritage encore vivace. Il utilise le terme de « plantationocène » (forgé par Anna Tsing et Donna Haraway) pour décrire les processus de destructions des terres (bananes, caoutchouc etc), des manières d’échanger et des relations sociales entre humains et avec le non-humain. D’une plume très lyrique, Malcolm Ferdinand déroule un argumentaire construit et logique liant philosophie, histoire et écriture poétique. Un livre important.

Transfuge de sexe : passer les frontières du genre / Emmanuel Beaubatie

Loin des images fantasmés et imaginaires des personnes trans, l’auteur décrit les diversités qui traversent les ressentis et les parcours. Des femmes trans qui vivent un déclassement social, aux hommes trans qui sont, au contraire, dans un mouvement ascendant ; des plus aisé‧e‧s aux plus démuni‧e‧s ; consacrant une longue partie à la sexualité et concluant sur la mutation des ordres de genre, l’auteur analyse les difficultés et les divergences de parcours. En utilisant une grille d’analyse matérialiste pour expliquer les parcours des personnes trans, Emmanuel Beaubatie offre une réflexion nécessaire.

Chère Ijeawele / Chimamanda Ngozi Adichie

Dans ce court manifeste, l’autrice nigériane donne des conseils concrets aux parents et aux futurs parents. Tirés d’expériences concrète, ils visent à transmettre aux enfants, et notamment aux petites filles, une éducation non sexiste et féministe en déjouant les pièges de la société et de la tradition. Un texte à offrir à tous les futurs parents !

Noire n’est pas mon métier / Collectif

Ce livre se compose de témoignages d’actrices françaises noires réunis par Aïssa Maïga. Chacune y raconte son parcours ou parfois juste une anecdote et y livre sa vision du monde du cinéma français, et plus largement de la société. Ces témoignages dépeignent un univers souvent raciste et sexiste. On y décrit ici une volonté forte de changement et on devine comment ces femmes pourraient changer la donne !

La cerise sur le gâteau : l’inclusion n’est pas une variable d’ajustement

La Légothèque a participé aux journées d’étude du 10 mars 2022, organisée par le Département Documentation, Archives, Médiathèques et Edition de l’’UFR Histoire, Arts et Archéologie de l’Université Toulouse – Jean Jaurès. Ces journées d’étude avaient pour thème « L’inclusion dans les métiers du livre et du patrimoine : enjeux et perspectives », et la Légothèque a proposé l’intervention suivante :

La cerise sur le gâteau

J’aimerais tout d’abord préciser quelque chose : je ne suis pas là pour juger ou critiquer ce qui se fait – ni ce que vous pourriez faire. Ma présentation, qui est une sensibilisation à l’inclusion dans la lecture publique, a pour postulat que vous avez le temps et l’argent nécessaires pour tout faire dans les règles de l’art. J’ai bien conscience que ce n’est pas toujours possible, et qu’on fait alors de son mieux. Et c’est déjà pas mal. 

Le titre de mon intervention est « l’inclusion n’est pas une variable d’ajustement », mais il aurait été plus juste de dire « ne devrait pas être » : il existe une grande différence entre théorie et pratique. 

Mais qu’est-ce que l’inclusivité ? Au vu de la thématique de ces deux journées d’étude, j’imagine que vous avez déjà une petite idée : c’est le fait qu’un lieu – ici des établissements de lecture publique – soient accueillants pour tous types de publics, en particulier les minorités. Le volet le plus évident de l’inclusivité est l’accessibilité pour les personnes handicapées, mais ce n’est pas le seul : comment faire en sorte que les personnes racisées, que les minorités de genre, les personnes LGBTI+, les personnes précaires se sentent également les bienvenues dans nos bibliothèques et médiathèques ? 

Le cadre légal

En termes d’inclusivité, légalement, les choses sont assez sommaires. Évidemment, il y a toutes les lois sur l’accessibilité aux personnes handicapées dans les espaces recevant publics qui s’appliquent… Notamment la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, avec une échéance au 31 décembre 2014 (sauf exceptions : impossibilité technique avérée, préservation du patrimoine architectural extérieur, disproportion entre les améliorations apportées et le coût ou ERP situés dans un bâtiment à usage principal d’habitation).

Mais jusqu’à il y a peu, il n’y avait rien de concret pour les bibliothèques spécifiquement. Avec la loi Robert, récemment votée en décembre 2021 – mais qui ne concerne que les établissements territoriaux – , on trouve cependant dans le premier article des mentions concernant l’inclusivité : les bibliothèques « facilitent [leur] accès aux personnes en situation de handicap. Elles contribuent à la réduction de l’illettrisme et de l’illectronisme. Par leur action de médiation, elles garantissent la participation et la diversification des publics et l’exercice de leurs droits culturels. » 

Déjà dans le manifeste de l’IFLA et de l’UNESCO de 1994 – qui n’avait pas de valeur légale cependant – , il était précisé que « les services qu’elle assure sont […] accessibles à tous, sans distinction d’âge, de race, de sexe, de religion, de nationalité, de langue ou de condition sociale. Des prestations et des équipements spéciaux doivent y être prévus à l’intention de ceux qui ne peuvent, pour une raison ou une autre, utiliser les services et le matériel normalement fournis, par exemple les minorités linguistiques, les handicapés, les personnes hospitalisées ou incarcérées. » 

L’idée de l’inclusivité est donc au cœur des préoccupations des bibliothécaires depuis longtemps… Notamment à travers les obligations légales et autres adaptations pour l’accès physique aux bâtiments : rampes d’accès, ascenseurs, attention à la largeur des couloirs et des espaces de circulation, hauteur des rayonnages, présence de bandes podotactiles, de toilettes spécifiques, indications en braille, etc. qui sont souvent intégrées aux nouveaux bâtiments – mais qu’il est plus difficile à mettre en place sur de l’ancien.

L’inclusivité n’est pas un absolu

Laissez-moi mettre les pieds dans le plat tout de suite : l’inclusivité parfaite, universelle, n’existe pas. Et je ne parle pas là de moyens et de temps, mais vraiment en règle générale. Un exemple très simple : imaginez que vous fassiez une animation – n’importe laquelle, ça n’est pas très important. Si vous voulez la rendre accessible à des personnes malvoyantes, il faut que la lumière soit forte, mais pas trop vive pour autant. Mais s’il y a une personne photosensible – autiste par exemple – qui vient pour cette animation, à l’inverse il faudrait une lumière tamisée, voire une pénombre. Difficile de concilier les deux, donc. 

C’est valable pour d’autres aménagements, en termes de calme, de sons, mais aussi d’activités proposées. Par exemple, l’absence des ados en bibliothèque est souvent mise en avant : on aimerait qu’ils viennent, qu’ils lisent… Mais quand ils sont là, ils viennent en groupe, ils sont bruyants, ils gênent

Aussi, toutes les mesures d’accessibilité ne sont pas utilisables par toutes les personnes handicapées, même concernées par celles-ci. Le braille par exemple, n’est lu que par 10 à 15% des personnes aveugles, et la langue des signes françaises n’est pratiquée couramment que par ⅓ des personnes sourdes environ. Cela ne veut pas dire qu’il faut laisser ces solutions de côté, évidemment ! Mais qu’il faut aller au-delà et ne pas les prendre pour acquises. 

Dans tous les cas, pour une animation, l’organisation d’un espace : il faut voir l’inclusivité non comme la touche finale, mais comme une question à se poser dès le début du projet : pour qui, pour quoi ?

Communiquer sur l’accessibilité

Dans cette idée, il ne suffit pas de préciser dans votre communication « lieu et/ou événement accessible » – d’autant que souvent, quand c’est écrit de cette façon là, c’est l’accessibilité aux fauteuils à laquelle on pense. Et même quand c’est écrit, souvent, les gens n’ont pas conscience des conditions réelles d’accessibilité. Par exemple, s’il y a un petit écart de hauteur entre deux pièces, une personne avec une poussette, un rollator, ou un fauteuil manuel pourrait passer… Mais les fauteuils électriques ne passent pas les marches plus hautes de 3 à 6 cm, selon les modèles !

 Il est donc important de communiquer ce qui est accessible en des termes clairs : y a-t-il une marche, même petite ? S’il y a une rampe, est-elle amovible ? Faut-il sonner pour accéder à une porte à l’arrière ? (Ce qui, soit dit en passant, n’est pas vraiment accessible) Et les toilettes ? Même si ça parait superflu, n’hésitez pas à préciser et décrire ce qui existe. Et malgré tout, on risque de vous contacter pour vous poser des questions : comme je l’évoquais un peu plus tôt, l’accessibilité n’est pas universelle, et beaucoup de personnes handicapées ont l’habitude d’avoir des renseignements incomplets ou incorrects. Et je vais peut-être enfoncer une porte ouverte – mais ça va mieux en le disant : faire venir quelqu’un pour aider, pour porter un fauteuil par exemple, ça n’est pas rendre un lieu accessible. Lors de la création d’un événement, un lieu que nous avions démarché avec mon association nous avait précisé qu’ils avaient une mezzanine, mais qu’un système de treuille pouvait être installé pour attacher les fauteuils et les monter à l’étage… 

Premiers pas dans la bibliothèque

Outre l’accessibilité physique du bâtiment pour les personnes en situation de handicap, souvent, le premier contact qu’un·e usager·e fait avec une bibliothèque passe par le formulaire d’inscription. Plusieurs choses peuvent être mises en place pour être le plus inclusif possible lors de cette étape : 

  • la mise à disposition de formulaires en plusieurs langues – si la structure reste la même d’une fiche à l’autre, il n’est pas nécessaire que le ou la personne qui transcrit les informations maîtrise la langue en question ;
  • de manière globale, il peut être intéressant d’indiquer les langues parlées par les agent·es sur leur badge s’ielles en disposent, ou bien de créer un document les recensant – y compris la LSF !
  • ne pas demander de justificatif de domicile, et ne pas différencier les tarifs selon la domiciliation. Idéalement, même, un tarif gratuit pour tout·es ;
  • ne pas demander le sexe ni le genre des usager·es. Après tout, à quoi sert-il concrètement ? On parle souvent des statistiques, mais une fois celles-ci faites et différenciées entre hommes et femmes, est-ce que cette donnée est vraiment utilisée ? A part pour constater une situation, y a-t-il des mesures prises pour plus de parité chez les abonné·es ?
  • permettre aux usager·es d’utiliser un prénom d’usage, notamment pour la carte de bibliothèque ou les lettres de rappel. Un prénom « légal » peut toujours être renseigné dans le logiciel, pour toute démarche administrative plus importante (en cas de long retard, pour transmission au trésor public par exemple).

Dans tous les cas, les données d’inscription devraient pouvoir être reçues ou rectifiées sans questions de la part des bibliothécaires. 

L’autre point qui est primordial pour un accueil inclusif en bibliothèque, ce sont les locaux, notamment les toilettes. Parmi les points de vigilance dans ces lieux, il y a ;

  • la présence de toilettes non genrées (par exemple, faire des panneaux « toilettes assis » / « urinoirs » plutôt qu’hommes et femmes) ;
  • la présence de tables à langer dans tous les toilettes, même côté hommes s’ils sont genrées ;
  • la lutte contre la précarité menstruelle en mettant des protections périodiques diverses en accès libre, dans toutes les toilettes, encore une fois même côté hommes s’ils sont genrés, ainsi que des poubelles.

Pour des exemples de toilettes inclusives, écolos, n’hésitez pas à aller voir le travail du concours Chouettes toilettes, organisé par l’ABF. Certaines bibliothèques ont ainsi mis des sélections de documents dans leurs sanitaires, des QR code vers des coups de cœur,  mais aussi des vêtements de rechange, des chauffe-biberons, des réducteurs de toilettes pour les enfants, voire même des pots pour les tout·es- petit·es ! On peut également citer la présence de lavabos dans les cabines, pour favoriser l’utilisation de cups menstruelles.  

Les collections : classification et indexation

Je vais vous parler d’un autre volet de l’inclusion, qui ne soit pas l’accessibilité des lieux et événements eux-mêmes. Être inclusif, ce n’est pas qu’une question d’accès physique : comment les collections et leur agencement montrent aux gens qu’ils sont les bienvenus dans votre établissement ? Vous avez sûrement entendu de nombreuses critiques de la dewey, ou des différentes indexations qui existent : 

  • en ce qui concerne la dewey, parmi les multiples critiques qui lui sont adressées, une des plus flagrantes est celle du traitement de la religion, les 200. L’immense majorité de cette classe concerne le christianisme, et il faut attendre les 290 pour que les « autres religions » soient évoquées : par exemple 296 pour le Judaïsme et le 297 pour l’Islam… 
  • pour l’indexation, dans rameau on peut citer par exemple le terme « hermaphrodisme » qui est toujours utilisé pour désigner l’intersexuation – même si une mise à jour a été faite en 2020, pour ajouter le terme « intersexué », qui désigne les personnes intersexes. 

Pour l’indexation, utiliser une indexation interne peut être une possibilité notamment dans les établissements territoriaux. Pour la classification des documents, un fonctionnement par pôle thématique est possible, ou alors un éclatement de certains indices en redistribuant les documents dans d’autres, comme l’a fait la bibliothèque Claude Lévi-Strauss de Paris pour les documents initialement dans l’indice 305.8  (« groupes ethniques et nationaux ») par exemple. 

Pour un exemple concret, la Légothèque a proposé cette année un questionnaire pour les personnes trans, qu’elles viennent ou non en bibliothèque. Parmi celles qui en fréquentent (que ce soit des établissements territoriaux, scolaires ou universitaires) et qui font des recherches sur le catalogue, on voit vraiment un décalage entre les termes utilisés pour l’indexation et les mots utilisés spontanés par les usagers. Ainsi, dans la seconde catégorie, les mots qui reviennent le plus souvent sont : transidentité, transitude (qui se développe pour sortir des questions identitaires ou de sexualité) et trans (mais qui a le désavantage de créer beaucoup de bruit lors des recherches)… Mais les usagers doivent souvent retourner sur les terme pathologisants et psychiatrisants de « transsexuel » et « transsexualité ». 

La médiation et l’inclusion passe aussi par la possibilité de rendre les usagers indépendants, même s’iels ne savent pas utiliser le catalogue en ligne : par exemple, afficher les côtes dewey des sujets « sensibles » sur une affiche bien visible, à l’entrée des différents espaces. On peut citer les addictions, les dettes, l’infertilité, le cancer, l’inceste, etc. 

Les collections : mise en valeur de fonds spécifiques

Pour certains thèmes, il peut être intéressant de mettre en valeur des fonds spécifiques. Par exemple, la Médiathèque Olympe de Gouges de Strasbourg possède un espace « égalité de genre » : tous les documents traitant du féminisme y sont rangés, et d’autres en lien avec la thématique sont rangés dans le fonds classique et présentent des macarons sur la couverture pour les identifier. Ce fonds est né en 2012 suite à une volonté municipale après la signature de la charte européenne pour l’égalité des femmes et des hommes dans la vie locale deux ans plus tôt : l’équipe de la médiathèque était déjà investie sur le sujet, et la situation géographique de la médiathèque, au centre-ville, facilitait le lien avec les associations féministes locales. En 2021, l’espace comportait 970 documents, plus 1 300 documents disséminés dans les différents secteurs de la médiathèque. En 2021, le taux de rotation des documents de l’espace était de 1,14 en moyenne. Le livre le plus emprunté était Le Génie lesbien d’Alice Coffin, avec 9 prêts dans l’année. Des sacs thématiques empruntables sont aussi mis à disposition, et les associations sont libres de déposer des brochures.

D’autres établissements ont fait un choix similaire pour mettre en valeur un fonds LGBTI+ par exemple. 

C’est une possibilité parmi d’autres, qui ont chacunes leurs forces et leurs faiblesses, notamment dans le cas de fonds « sensibles » : 

  • le choix de créer un espace particulier, avec une signalétique dédiée, fait passer un message fort, clairement visible ; les documents sont facilement accessibles. Cela peut cependant être intimidant, et les usager·es pourraient ne pas oser s’y rendre ; 
  • il est également possible de ranger les documents que l’on veut mettre en valeur avec le reste du fonds, mais en les signalant avec des autocollants. C’est plus discret, mais brise tout de même une certaine « confidentialité » : un·e ado qui prendrait un roman estampillé LGBTI+ chez lui par exemple, risque de se voir poser des questions par ses parents.

Pour ces deux façons de faire, il est possible d’avoir quelques documents en deux exemplaires : l’un qui soit clairement identifié comme faisant partie du fonds, et l’autre non. Bien évidemment, selon la taille du fonds, on atteint vite les limites (notamment financières et physiques) de ce système.

  • Une autre possibilité est de ne pas signaler physiquement les documents, mais de les mettre en valeur sur le portail : avec une sélection bibliographique, une indexation particulière, etc. Cela laisse les usager·es libres de tomber sur ces documents « par hasard » (notamment en ce qui concerne la fiction), mais les rend beaucoup moins visibles pour la majorité des lecteurs qui soit n’utilisent pas le portail, soit n’auront pas la curiosité de chercher ce fonds.

Il n’y a donc pas de solution idéale, mais pour une approche un peu différente de ce que j’ai évoqué, je laisse Max Junqua vous parler du fonds de Médiathèque José Cabanis.

Dans tous les cas, j’aimerais mettre en garde sur la sélection en elle-même. Si avoir des documents qui traitent tous les points de vue est tout à fait normal et souhaitable, il faut créer une politique documentaire spécifique aux documents mis en avant dans ces fonds. Est-il pertinent par exemple d’y intégrer l’essai La question trans, de Claude Habib, qui fait une comparaison entre l’affaire Matzneff et la prise en charge des enfants trans !? Ce qui ne veut pas dire qu’il faut bannir cet ouvrage des bibliothèques, bien évidemment ; mais de la même façon qu’on ne traite pas un ouvrage platiste de la même façon qu’un ouvrage scientifiquement rigoureux. 

De la même manière, on peut éviter de mettre en avant des documents venant d’auteur·ices accusé·es de violences sur des présentoirs ou des sélections thématiques : Woody Allen, Polanski,… Encore une fois, sans bannir les documents : pensez par exemple à Disney, qui a intégré des messages dans leurs films les plus anciens pour prévenir que telle ou telle représentation est datée et caricaturale. L’œuvre est toujours disponible, mais disponible avec une explication, un  contexte. A l’inverse, il peut être intéressant de créer des tables thématiques plus inclusives, avec des auteur·ices moins mis·es en avant d’ordinaire : des femmes, des personnes racisées, handicapées, LGBTI+, etc. 

Outre les fonds thématiques, il est aussi intéressant de créer des fonds spécifiques dans leur forme comme par exemple le fonds Facile à Lire et à Comprendre (souvent abrégé FALC), qui peut regrouper des documents adaptés aux personnes handicapées, ayant des troubles dys et/ou aux personnes apprenant le français. Souvent les sections jeunesse possèdent un tel fonds, mais des collections pour adolescents et adultes se développent également, comme la collection Livres faciles à lire et à comprendre d’Yveline Editions, Planète Falc de Mes Mains en Or, ou encore l’initiative Osez lire de l’Esat de Périgueux. 

Les livres audio sont aussi souvent mis en avant pour une démarche d’inclusivité pour les personnes aveugles ou malvoyantes. Malheureusement le format MP3 n’est pas vraiment adapté, surtout dans le cas des documentaires : la navigation est difficilement possible dans le livre à cause de l’absence de sommaire, les découpages ne sont pas toujours logiques… Il existe un format spécifique, le format daisy (Digital Accessible Information SYstem), conçu spécifiquement pour faciliter la lecture par des personnes handicapées : se déplacer dans le livre est plus simple, il y a la possibilité de placer des marque-pages, de contrôler vitesse de lecture et hauteur de la voix. Certains livres en daisy donnent également la possibilité de suivre le texte en braille en parallèle. Le format daisy demande cependant un lecteur spécifique pour être utilisé. A savoir, la Médiathèque Valentin Haüy de Paris, qui produit certains des livres de ce format grâce à des bénévoles, peut fournir le matériel pour les médiathèques, et vendre leurs documents. Seules les personnes en situation de handicap peuvent les emprunter cependant, car les documents ne sont pas soumis au droit d’auteur, grâce à l’exception handicap : les personnes aveugles ou malvoyantes, mais également les personnes dys. 

Enfin, il est également intéressant de mettre les DVDs qui proposent de l’audio-description en valeur, par exemple en imprimant des étiquettes en braille à poser sur les jaquettes, ou en mettant un logo rapidement repérable dessus.

Bibliothécaires et usager·es

Les différentes initiatives ou aménagements proposés pour rendre les bibliothèques plus inclusives sont plus ou moins visibles des autres usager·es – et plus ou moins acceptés. A l’époque des débats sur la loi mariage pour tout·es en 2012, dans la bibliothèque où je travaillais, des usager·es cachaient les albums jeunesse sur l’homoparentalité par exemple – et ils n’étaient particulièrement mis en valeur ! Plus récemment, en 2019, la bibliothèque Louise Michel de Paris avait organisé des lectures de contes non-genrés par des drag-queens, entre autres activités pour la Queer Week, semaine de réflexion sur les genres, les corps et les sexualités (qui avait déjà eu lieu sans problème l’année précédente). L’événement avait été repris sur des sites d’extrême-droite et une vague de harcèlement sur les réseaux sociaux s’en était suivie. L’ABF avait réagi avec les textes suivants : « [N]ous tenons à réaffirmer que c’est le rôle même des bibliothèques et des bibliothécaires que de proposer au public des services, des animations et des collections pour tou·te·s, et sur tous les sujets pour favoriser les débats, lutter contre les prescriptions idéologiques et donner aux enfants comme aux adultes les clés pour comprendre le monde dans lequel ils et elles vivent ». « En donnant à voir les identités plurielles qui nous composent, en favorisant le vivre-ensemble, en créant des espaces de dialogue où peuvent s’exprimer les questions et le débat d’idées, en permettant à chacun·e de construire et de se construire, les bibliothèques investissent pleinement le rôle qui est le leur de remettre les citoyen·ne·s en capacité d’agir ».

A noter cependant que dans ce cas, il s’agissait majoritairement de réactions extérieures : lors de cette édition, de la précédente ou des suivantes, le public avait été plus que ravi. 

Les réactions négatives des usager·es ne se limitent pas à ce qui est proposé par la bibliothèque. Certains publics peuvent aussi être mal perçus par les autres : adolescent·es, personnes handicapées, racisées, mais aussi personnes précaires notamment sans domicile. 

A la fois pour sensibiliser les collègues et pour permettre d’avoir les armes pour répondre aux potentiels commentaires négatifs – surtout avec les usager·es en face à face, sur les réseaux sociaux, bloquer les messages agressifs me semble être une meilleure stratégie, il est possible de faire des formations. Beaucoup sont axées sur la littérature jeunesse, mais ce ne sont pas les seules. Différents organismes en proposent : 

  • le CNFPT pour les bibliothécaires territoriaux : par exemple, le CNFPT de Lille a proposé en 2019 une formation « Les stéréotypes en littérature de jeunesse : des savoirs aux actions » ;
  • des mooc (cours en ligne), parfois en partenariat avec des acteurs publics comme le CNFPT avec « Les discriminations : comprendre pour agir » ; 
  • des bibliothèques départementales, comme celle d’Ille-et-Vilaine, qui avait proposé en 2019 également « Bibliothèques non-sexistes » ;
  • des bibliothèques municipales, comme celles de Brest qui avait proposé en 2018 une formation « Autodéfense verbale » ;
  • des associations comme Diveka ( « Comment raconter l’esclavage aux enfants »), Citoyenneté Possible ( « Renforcer sa posture professionnelle face à la parole raciste, antisémite et/ou extrémiste » ), ou EthnoArt et l’association Bibliothèques en Seine-Saint-Denis avec « Stéréotypes racistes en situation d’accueil ».

Les bibliothèques peuvent également jouer un rôle dans l’aide aux démarches numériques – et essayer de réduire la « fracture numérique » (même si l’expression couvre une variété de situations très différentes). Que ce soit le manque de matériel ou l’illectronisme, elles peuvent apporter du soutien à celles et ceux qui en ont besoin, soit en partenariat avec des associations, soit en formant les bibliothécaires (pour faire des ateliers numériques par exemple). Certains établissements ont fait le choix de devenir des Maisons des Services au Public, ou de s’intégrer dans de telles structures, comme celui de  Lorrez-le-Bocage-Préaux en Seine-et-Marne.

Conclusion

De manière plus globale, outre l’accessibilité et la médiation pour rendre les bibliothèques plus inclusives, on peut revenir à la base de notre métier et du développement de la lecture publique. Comment inclure les gens qui ne se reconnaissent pas dans la définition élitiste de la culture, et qui s’en détournent suite aux rejets qu’ils peuvent percevoir ? On a vu il y a quelques mois naître les polémiques autour de la carte culture pour les jeunes, qui osaient dépenser cet argent dans des mangas plutôt que Proust ou Balzac. Rendre la bibliothèque inclusive, ce n’est pas seulement donner une place à toutes les identités, mais également à tous les usages.

En tant que bibliothécaire, nous devons donc prendre ces sujets à bras le corps, et ne pas en faire la cerise sur le gâteau de nos actions : ils doivent être pensées dès le départ. Pour qui, pour quoi, faisons-nous notre travail ?

Colloque Lutte contre les violences faites aux femmes : les droits des femmes à l’épreuve des crises

La ville de Strasbourg a organisé par la ville le 23 novembre dernier son colloque annuel sur la lutte contre les violences faites aux femmes. Cette année, c’était le covid qui a inspiré la thématique, Les droits des femmes à l’épreuve des crises. En effet, comme rappelé à de nombreuses reprises par les intervenant·es lors de la journée, la crise du covid a dégradé la situation des femmes : violences économiques, puisque de nombreux métiers de « première ligne » sont essentiellement féminins, et que dans les couples hétérosexuels, ce sont elles qui se sont occupées des enfants confinés ; violences physiques et morales, comme on a pu le constater avec l’augmentation des signalements pour violences conjugales (40% lors du premier confinement, 60% lors du deuxième). 

Ce colloque a été organisé par la ville de Strasbourg, en partenariat avec de nombreuses associations : le planning familial, SOS femmes solidarité, Ru’elles, la Cimade… Mais également Osez le féminisme et le Mouvement du nid. La présence de ces associations implique des discours abolitionnistes, transphobes ou racistes – qui ont été entendus lors des précédentes éditions du colloque. Cette année cependant, la parole était globalement plus mesurée, et certains sujets n’ont pas du tout été abordés (transidentité, voile, …)., au contraire de l’abolitionnisme. 

Leçons féministes d’une crises / Najat Vallaud-Belkacem

Pour Najat Vallaud-Belkacem, la crise du covid a eu un impact fort sur la place des femmes, notamment dans les pays pauvres où les femmes sont moins indépendantes et plus précaires : l’absence de compte bancaire signifie l’impossibilité de recevoir des aides financières ; la privation de nourriture et de soins au profit des hommes augmente les décès maternels et néonataux ; la fermeture des écoles fait augmenter les grossesses non désirées – surtout précoces -, les mutilations génitales et les violences dans leur ensemble. De plus, les métiers du soin donné à autrui (souvent appelés métiers du care), bénévoles ou salariés, sont souvent réalisés par les femmes, qui sont donc les premières à tomber malade – et à subir l’ostracisation. 

Les plans de relance internationaux oublient souvent les femmes : à l’ONU par exemple, le plan  global ne possède aucun alinéa à leur sujet. Seul le fonds de l’ONU sur les populations évoquent cette problématique.

Najat Vallaud-Belkacem évoque ensuite le harcèlement en ligne : les femmes en sont les premières victimes, quel que soit leur bord politique. Elles sont donc nombreuses à quitter les réseaux sociaux, ce qui fait encore baisser la place des femmes dans l’espace public. 

État des lieux : crise sanitaire, quelles menaces pour les droits des femmes en Europe ? / Amandine Clavaud

Amandine Clavaud présente les menaces sur les droits des femmes en tant de crise comme un problème circulaire. En effet, elles sont absentes des différentes instances qui font de la gestion de crise : dans les médias, plans de relance, instances d’aide à la décision,… fait baisser leur état de santé : santé mentale, risque de violences, manque d’accès aux droits sexuels et reproductifs, etc. En plus de cela, l’articulation des temps de vie avec les tâches ménagères et le télétravail crée une précarité économique et sociale, ce qui explique leur absence dans la gestion de crise.

Femmes providentielles mais femmes invisibles et sous payées / Rachel Silveira

Avec la crise du covid, la société se rend compte du rôle essentiel des femmes notamment avec les métiers du care : on se souvient des applaudissements lors du premier confinement pour les soignant·es, même la plupart de ces métiers sont toujours dévalorisés. Pour Rachel Silveira, « les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur leur utilité commune.» 

Pourquoi revaloriser ces métiers ? Il ne s’agit pas uniquement d’augmenter les salaires, mais aussi de reconnaître le travail des femmes.
Comment le faire ? En appliquant la loi de 1982 : à travail égal, salaire égal. Mais il faut aller plus loin : à travail de valeur égale, salaire égal. Le management est aujourd’hui de plus en plus valorisé, quand les métiers de service et de soin le sont de moins en moins.

Il faut une reconnaissance des diplômes, des technicités, de toutes les responsabilités, mais aussi des charges physiques et nerveuses. 

La précarité des femmes tient des salaires inégaux pour un travail égal, mais aussi d’autres facteurs : les temps partiels imposés, les horaires atypiques, le temps de travail mesuré en actes, et la difficulté du déroulement de carrière.

Table ronde à quatre voix / Animée par Anna Matteoli

Suite à cette table ronde, deux questions ont été posées :

  • Suite à la crise du covid, des garde-fous existent-ils pour que la situation des femmes ne se dégrade pas lors d’une prochaine crise ?

Les intervenantes évoquent plusieurs possibilités : continuer la lutte, partager les infos ; faire pression sur la politique publique (pour demander par exemple que des données genrées soient collectées lors des enquêtes publiques) ; élire des gouvernements progressistes ; réunir les ministres des droits des femmes au niveau européen voire international ; former les décideurs. 

La question des droits des femmes est une question sociale. Porter une politique féministe ne peut pas suffire sans porter également la lutte des classes.

  • Quelles sont les actions simples pour améliorer les droits des femmes de manière structurelle ?

Le point de départ de toutes les actions doit être l’éducation. Aussi, faire signer des propositions aux candidat·es et faire des actions en justice s’iels ne les respectent pas est une solution évoquée. Enfin, la place importante des syndicats dans les luttes féministes est mise en avant, avec un mot d’ordre : syndiquez-vous !

Table ronde : Nouvelles dynamiques partenariales et retours d’expériences dans la prise en charge des femmes victimes de violences / animée par Françoise Poujoulet

Pendant le premier confinement, le 3919, numéro pour les femmes victimes de violence, a enregistré 45 000 appels, dont 29 000 en avril – soit 3 fois plus d’appels que d’ordinaire.

Il y a cependant eu pendant cette période une continuité de l’action des services sociaux et des associations, comme par exemple : 

  • un plan de lutte contre les violences faites aux femmes en période de confinement a été mis en place par le gouvernement depuis le 30 octobre 2020,
  • l’association SOS femmes solidarité a mis en place de nombreuses places d’hébergement d’urgence, surtout dans des hôtels. Entre 60 et 80 femmes et enfants en situation d’urgence ont pu bénéficier de ce service. La question des repas et du linge se posait, et c’est l’association qui a mis en place une buanderie et une cuisine dans leurs locaux. Il y a également eu la mise en place d’une continuité pédagogique, tant en termes de matériel (accès à des ordinateurs, à internet, à des imprimantes, etc.) que de formation (informatique, français langue étrangère, etc.)

Anne-Cécile Mailfert, dans son intervention Quelles perspectives pour les droits des femmes dans le « monde d’après » ?,  fait en quelque sorte une conclusion de la journée. Celle-ci a été l’occasion de se rendre compte que nous évoluons dans un monde d’hommes. Quatre points fondamentaux sont à retenir en ce qui concerne les violences sexistes : le caractère massif de ces violences, la cristallisation de ces problématiques en temps de crise, le monde de violences qui est légué aux enfants… Mais également l’espoir de démocraties qui donneraient leur place aux femmes.

Les actes du colloque seront disponibles à la Médiathèque Olympe de Gouges à Strasbourg. 

La lecture en partage #3

Joyeuses fêtes à tou·te·s !

Les légothécaires sont de retour pour une 3e année avec des suggestions culturelles en cadeau ! Comme en 2019 et 2020, nous vous invitons à partager vos propositions culturelles en cadeau dans la section commentaires à la fin du billet de blogue.

Joyeuses fêtes et Bonne Année !

Barricades / Charlotte Bousquet, Jaypee

Trouver la force d’être soi, c’est parfois un long chemin : chanter dans un groupe, ne plus avoir peur d’être regardée quand on se rend aux toilettes. Ne plus avoir peur du regard des autres avant de se défaire de son costume de garçon… Cette BD parle avec bienveillance de la transition des personnes trans, pour qui le genre qui leur a été assigné à la naissance ne correspond pas au genre qu’ils ressentent, qui forme leur identité intime.

Librement inspiré de cette bande dessinée de Charlotte Bousquet et Jaypee, le téléfilm « Il est Elle » raconte l’histoire d’Emma. Mal dans sa peau, elle grandit avec le prénom Julien tout en s’étant toujours sentie fille. Elle décide de l’annoncer à ses parents, et cette nouvelle secoue sa famille, partagée sur la manière d’accompagner Emma dans sa transition.

#genre #transidentité #trans #transition

Fabienne

Satisfaction / Nina Bouraoui

Sous la plume incandescente de Madame Akli, Nina Bouraoui réunit dans ce roman les principaux sujets qui l’occupent et la préoccupent : ses souvenirs de sa jeunesse en Algérie, l’enfance qui s’achève, l’amour qui s’élime et s’égare, le désir qui fait vaciller la raison. En résulte un roman ardent, à la fois sensuel, poétique et intimiste. Au fil de ses textes, l’autrice tisse un maillage qui relie ses objets littéraires les uns aux autres. Une écriture sensible et fluide qui touche au cœur!

Fabienne

Transitions : journal d’Anne Marbot / Élodie Durand

Une bande dessinée qui raconte le parcours non d’un enfant qui change de genre mais de sa mère et de sa famille.

C’est pour eux une découverte béante, jusqu’à en être assommé. S’enchaînent la sidération lorsque la psychologue du planning familial annonce à Anne que sa fille est un garçon, l’incompréhensible communication et l’irréductible éloignement, l’impossibilité apparente à changer de pronom, d’habitudes… À travers des styles graphiques différents, c’est le processus de déconstruction qui est ainsi raconté, trop lentement pour l’enfant, mais bouleversant pour sa mère. Dans cette histoire, la rupture aurait pu être consommée définitivement mais il n’en a rien été. Espérons qu’elle aide d’autres parents à mieux appréhender ce que vivent leurs enfants.

René.e aux bois dormants / Elene Usdin

Dans ce magnifique roman graphique, René.e se perd dans les méandre du sommeil, à la recherche de son lapin en peluche. Iel découvre les recoins de sa conscience, à la recherche de ses racines. Ou plutôt d’un événement traumatique issu de son déracinement. Car René.e est autant une fable onirique et haute en couleurs sur le genre Two-Spirit qu’une réflexion sur les pratiques coloniales de l’administration Québécoise envers une partie de sa population.

Aénor.

De purs hommes / Mohamed Mbougar Saar

troisième roman du lauréat du prix Goncourt 2021, Mohamed Mbougar Saar, est inspiré d’un fait divers homophobe (une vidéo virale où une foule déterre le cadavre d’un présumé góor-jigéen au Sénégal). Dès qu’il visionne la vidéo Ndéné Gueye, jeune professeur de lettres, se voit obsédé par cet homme, et va même rencontrer sa mère. Autour de lui, dans le milieu universitaire comme au sein de sa propre famille, les suspicions et les rumeurs naissent et le déstabilisent. Un roman bouleversant sur la question de l’identité et l’importance d’être soi.

Thomas.

Les animales / Fred L.

La formidable maison d’édition Talents Hauts, « des livres qui bousculent les idées reçues », poursuit sa collection de livres tout cartonnés pour les plus petits: Badaboum : par terre les clichés !. Les animales est un imagier qui présente des animaux femelles. Partant du constat que ce sont majoritairement les mâles qui sont représentés dans les imagiers, et que lorsqu’une femelle est présente, c’est pour symboliser la maternité ou la proie, Fred L choisit d’illustrer lionne, tigresse, ourse ou encore brebis, en leur rendant puissance, rapidité et intelligence. Le crayonné traditionnel fait référence à ce long héritage que sont les imagiers pour la littérature jeunesse, et la colorisation, camaïeu de rose et de bleue, vient heurter notre perception, comme une invitation à changer le regard.

Laura

L’enfant fleuve / Cécile Elma Roger (texte), Eve Gentilhomme (illustrations)

Présenté comme un conte écologique, l’enfant fleuve est avant tout un hymne à l’imaginaire : puissant pouvoir en faveur de la différence et de l’acceptation de tou.te.s, à commencer par soi-même. Abel rêve de devenir fleuve, et même si ses amis trouvent ce rêve ridicule, il sait que cela lui permettrait des choses impossibles, comme voyager sur des continents entiers, et qu’il se ferait pleins d’amis. Un beau travail, très fin, a été fait pour que les représentations de cet enfant-fleuve permettent de reconnaitre l’enfant mais sans faire d’anthropomorphisme. Les mots rebondissent, à l’image de cette nature immense qu’il nous faut préserver, et galopent, comme cette liberté contagieuse que les enfants communiquent souvent aux adultes.

Laura

Vaisseau d’Arcane : Les Hurleuses / Adrien Tomas

Après Engrenages et Sortilèges et Dragons et mécanismes, Adrien Tomas reprend la plume dans le même univers. L’histoire est haletante et oscille entre action et intrigue politique. Suivre les différents personnages, dans le contexte de chaque nation, est un véritable plaisir. Dans ce premier tome, on suit principalement Sof, dont le frère est victime d’un accident magique, qui le rend recherché par les autorités. S’enfuyant avec lui, elle quitte leur ville, avec à leurs trousses de nombreux groupes aux motivations pas toujours claires et qui finissent par l’impliquer dans des conflits de nations.

Max

L’Étrange et folle aventure du grille-pain, de la machine à coudre et des gens qui s’en servent / Gil Bartholeyns et Manuel Charpy

Un titre un peu étrange pour un petit livre passionnant. C’est un essai très accessible qui vous fera découvrir quelques détails historiques sur des objets du quotidien. L’analyse des auteurs, historiens tous les deux, en dit long sur nos pratiques et dresse un portrait sociologique de la société assez étonnant. Et si finalement les objets censés améliorer le quotidien n’étaient que de nouvelles chaînes ? Progrès ou assujettissement ? Vous fermerez ce livre avec quelques questions en tête. Et vous ne ferez plus griller vos tartines de la même façon.

Virginie

Les Imaginales d’Épinal 2021

L’édition 2021 des Imaginales a eu lieu du 14 au 17 octobre dernier à Epinal. Cette édition, bien particulière suite au COVID, a été riche en colères et revendications. Que ce soit lors des tables rondes ou des discours, les intervant·es en ont profité pour rappeler l’état du monde du livre, avec deux points principaux : le manque d’inclusivité et les oppressions toujours présentes dans le milieu (sexisme, racisme, validisme…), et la précarité des auteurs et autrices.

Tous les propos des intervenant·es pendant les tables rondes ne sont pas résumés ici : ont été sélectionnés ceux liés aux thématiques de la commission Légothèque.

Bannière des Imaginales

Actes odieux, propos discriminants, stéréotypes sexués : l’écrivain a-t-il une responsabilité vis-à-vis de ses lecteurs ?

Avec David BRY, Isabelle BAUTHIAN, Lionel DAVOUST et Pascaline NOLOT / Modération Valérie LAWSON

La question de la définition des « trigger warning » ou TW a ouvert la table ronde, avec un rappel sur le fait que les avertissements avant des contenus sensibles ne datent pas d’hier. En effet, déjà à la télévision la mention « s’adresse à un public averti » s’affichait avant certains programmes. Les limites d’âge décrétés par le CNC en sont aussi un exemple. Tous ces outils ont le même but que les TW : ne pas surprendre les spectateurs et spectatrices avec quelque chose qui pourrait les choquer.

D’après Lionel DAVOUST, le fait d’avoir une parole publique implique un usage responsable de celle-ci, et la mise en place pour les autaires de la « validation en temps réel ». Ce que l’autaire écrit et ce qu’iel valide est très différent et peut être marqué grâce à la distanciation. Il faut se poser la question du point de vue de l’autaire sur les actes des personnages : approbation, soutien, dénonciation… ?

Pour Isabelle BAUTHIAN, le traitement des sujets sensibles dépend non seulement du point de vue de l’autaire, mais également du thème de l’œuvre. S’il s’agit de fantasmes assumés, il n’y a aucune limite à ce qui peut être écrit. Cependant, dans le cadre d’une œuvre réaliste, et d’autant plus si les autaires ont des biais (par exemple les auteurs masculins qui décrivent longuement la poitrine des femmes), la relecture est la base. Elle insiste cependant que cette relecture, qui peut s’apparenter au travail d’un·e sensitivity reader, n’engage à rien : l’autaire est seul·e décisionnaire final·e. Cette relecture peut être faite par deux ou trois personnes concernées, même pour des choses qui ne sont pas sensibles : l’exemple donné est celui des pompiers. Si on écrit une fiction les mettant en scène, pour éviter d’écrire quelque chose de fantasmé ou de trop éloigné de la réalité, on peut demander leur point de vue aux gens dont c’est le métier. Au final le recours à une relecture par des personnes concernées est une question de crédibilité et de respect du lectorat.

Elle pose également la question du divulgâchage avec la liste des TW en début de roman. Ces listes sont destinées à des personnes ayant des troubles du stress post-traumatique (souvent abrégé en PTSD pour Post Traumatic Stress Disorder). Ces listes peuvent être mises à la fin du roman pour n’être lues que par les personnes qui en ont besoin.

L’écriture pour Isabelle BAUTHIAN sert à questionner, voire dénoncer. Il faut être clair·e sans marteler et faire preuve de subtilité. Se poser des questions n’est pas se brider, bien au contraire, il s’agit de se forcer à dépasser sa paresse intellectuelle. La responsabilité de l’autaire étant alors d’accepter le fait de ne pas avoir la science infuse.

Pascaline NOLOT évoque les conventions narratives qui sont dommageables mais utilisées par habitude, comme celui du héros qui ne le devient qu’après un traumatisme. L’exemple est particulièrement frappant avec le viol pour les héroïnes dont les conséquences sont une métamorphose, voire des améliorations.

Selon David BRY, l’altérité est une richesse qui est à la base de la littérature : les personnages sont forcément des autres. Il ajoute que « l’acte de lire, c’est de l’altérité ». De plus, l’autaire n’est jamais seul·e lors de la création : il y a les bêta-lecteur·ices, l’éditeur·ice, etc. Avoir une parole publique est une responsabilité forte. Il rappelle qu’il y a déjà des indices sur les contenus du livre sur la quatrième de couverture. Les lecteur·ices ont la responsabilité de ne pas ouvrir le livre, de le refermer – voire de le brûler.

Les intervenant·es insistent sur le fait que l’autaire est là pour faire passer un bon moment à ses lecteur·ices. Certes, l’écriture est cathartique comme le rappelle Pascaline NOLOT, et elle se fait donc pour soi avant tout. Mais qu’elle est également pour les autres, pour être lue (sinon les textes pourraient bien rester dans les tiroirs). L’écriture est faite pour être partagée. La littérature a pour but de questionner les lecteur·ices sur elleux-même : « Et toi, qu’est-ce que tu en penses ? Que ferais-tu dans cette situation ? »

Rebelles, insurgées et autres héroïnes : des femmes au cœur de l’action

Avec Christelle DABOS, Jean-Laurent DEL SOCORRO, Estelle FAYE, Célia FLAUX et Pascaline NOLOT / Modération Anne BESSON

La table ronde s’est ouverte avec une intervention de Jean-Laurent DEL SOCORRO, chez qui il existe deux approches de la place des héroïnes dans les fictions historiques : soit mettre en avant des figures de femmes plus ou moins connues (comme il l’a fait dans Boudicca), soit faire un essai historique mais en ajoutant de la parité. Il s’agit pour lui de démarches politique et militante.

La parole a ensuite été donnée à Estelle FAYE, qui a expliqué qu’elle a déjà été conviée à une table ronde similaire il y a sept ans environ. Son discours a été clair sur la question de la place des héroïnes : le public et les critiques applaudissent l’ouverture de l’imaginaire sur le sujet, son avant-garde presque, mais en oublie le sujet principal : la place des autrices dans l’imaginaire. En effet, dès que celles ci sortent des genres étiquetés comme féminins (romance, bit-lit, young adult), elle « s’en prennent plein la gueule ». En dehors de certains lieux privilégiés (elle cite les Imaginales et les blogs), les femmes sont rabaissées : la place des autrices est un combat de tous les jours dans la fantasy adulte. Pascaline Nolot ajoute qu’en effet, c’est parce que la littérature jeunesse et YA est perçue comme une « sous-littérature féminine » que les autrices ont pu y avoir une place prépondérante.

Les héroïnes de SFFF servent d’écran de fumée pour masquer la place des autrices dans le milieu, continue Estelle FAYE qui pointe du doigt l’hypocrisie d’un milieu qui se veut progressiste. En littérature blanche, plusieurs femmes sont dans les listes des meilleures ventes (comme Amélie Nothomb par exemple), mais pas en SFFF. C’est même cette vision historique de supériorité par rapport à la blanche qui empêche toute remise en question du milieu. [Note du 03/11/21 : la première femme dans le classement Livre Hebdo des ventes 2020-2021 en imaginaire est Vinciane DESPRET à la 24ème place pour Autobiographie d’un poulpe et autres récits ; la seconde est Samantha SHANNON à la 35ème place pour le premier volume du Prieuré de l’Oranger. Au total, sur les 50 meilleures ventes, à peine 3 sont des femmes, la dernière étant Margaret ATWOOD en 40ème place pour Les Testaments. En comparaison, dans le top 10 des meilleures ventes de romans en 2020, Leïla SLIMANI a la 5ème place, Elena FERRANTE la 9ème et Virginie GRIMALDI la 10ème].

Célia FLAUX a fait une brève intervention pour préciser que la mise en parallèle de discriminations fictives en littératures de l’imaginaire permet de donner des armes contre le sexisme – et contre d’autres discriminations.

Auteurs et récits atypiques

Avec Cordélia, Jeanne-Mariem CORREZE, Emilie QUERBALEC et Laurine ROUX / Modération Christophe de JERPHANION

Cordélia a ouvert la table ronde en rappelant que les personnages perçus comme « atypiques », notamment en littérature jeunesse, ne l’étaient en réalité pas tant que ça : ils représentent des personnes peu vues mais très présentes au regard du total de la population (qui vivent des discriminations à cause de leur handicap, sexualité, genre, etc.). Les personnages sont perçus comme atypiques justement car pas représentés la plupart du temps. Cordélia rappelle cependant qu’il y a plus de personnes non cishétéros que de personnes ayant les yeux verts en France – et ajoute qu’il était donc plus probable qu’Harry Potter soit gay plutôt qu’il ait des yeux de cette couleur.

Aussi, Cordélia ajoute que dans la littérature jeunesse, si l’héroïne est atypique, le sujet est souvent la difficulté qu’il y a à s’intégrer, dans un cadre contemporain, et les intrigues tournent autour des problèmes liés à ce côté atypique. Mais même les enfants « atypiques » ont le droit de vivre des aventures et de s’imaginer les héros et héroïnes dans la littérature de l’imaginaire.

Cordélia, lors d’une autre intervention, a parlé de la place de l’écriture inclusive en littérature jeunesse. En effet, lors de l’écriture de son premier roman, elle n’osait pas utiliser le pronom iel, dans une forme d’auto-censure : c’est son éditrice qui le lui a proposé. Emilie QUERBALEC a renchéri en expliquant que son IA, genré·e au neutre en théorie, est en réalité genré·e alternativement au masculin ou au féminin dans son roman Quitter les monts d’automne et désigné·e parfois sous le terme « navigateur » au masculin, ou « interface » au féminin.

Jeanne-Mariem CORREZE explique avoir rempli son roman de femmes, notamment en réaction à des œuvres d’auteurs qu’iel apprécie mais ne présentant que peu, voire pas, d’héroïnes.

L’utilisation du point médian a elle aussi été rapidement évoquée, avec la conclusion qu’il pouvait être utilisé sans problème dans les mots dans lesquels il n’altérait pas la prononciation, notamment pour ne pas gêner le jeune public lors de lecture orale en classe, par exemple.

Accueillir, écouter, protéger… Pour en finir avec le sexisme dans l’édition !

Silène EDGAR, Betty PICCIOLI, Lionel DAVOUST, Jérôme VINCENT / Modération Sylvie MILLER

Betty PICCIOLI rappelle l’historique de « l’affaire Marsan ». Le sujet est d’abord évoqué sur les réseaux sociaux à l’automne 2019. Elle commence alors à récolter des témoignages. En février/mars 2020, Mediapart prend contact avec elle pour lancer une enquête à long terme, qui aboutira à la publication d’un article le 21 avril 2021. Par la suite, huit autrices, représentant une trentaine de livres du catalogue Bragelonne, adressent un courrier aux actionnaires pour annoncer leur volonté de retrait.

Silène EDGAR annonce avoir « eu peur », pendant toutes ces années. Elle détaille ses nombreux diplômes, ses prix littéraires et traductions, et se demande ce qu’il faudrait qu’elle ait de plus pour qu’on la croit. Elle explique que le directeur du festival a refusé que Stéphane Marsan ne soit plus présent sur les speed-dating, rendez-vous phare des Imaginales et dont elle a la charge, et annonce dans la foulée que, tant qu’il sera en poste, elle ne s’en occupera plus. L’autrice s’insurge qu’il faille en passer par la justice pour que les choses bougent, estimant que même sans elle, « on doit pouvoir dire que c’est pas normal ». Son intervention complète est disponible sur le site d’actuSF.

Betty PICCIOLI précise que l’une des craintes était de ne pas être crue. Une journaliste de Mediapart lui confia que l’intervention de Lionel DAVOUST, sur son site, a crédibilisé la prise de parole de ces femmes, ce que personne ne manque de pointer comme étant un véritable problème.

Le festival en lui-même a une marge d’ amélioration, notamment au niveau de l’accessibilité : les navettes pour se déplacer sur l’ensemble du festival étaient peu visibles, peu nombreuses et se terminaient avant la fin des dernières tables rondes ; sur l’ensemble des lieux, seules quatre toilettes étaient accessibles, et aucune n’était adaptée aux personnes à mobilité réduite ; enfin, aucun espace calme n’a été proposé pour permettre notamment aux personnes neuroatypiques de s’isoler et de se reposer : comme l’a signalé Lionel DAVOUST lors de l’une de ses interventions, il s’agit pourtant d’une pratique déjà répandue dans les salons à l’étranger.

En ce qui concerne la précarité des auteurs et autrices, si celleux-ci étaient rémunéré·es pour les tables rondes et interventions, ce n’était pas le cas pour les dédicaces, contrairement à ce que préconise la charte des auteurs et illustrateurs pour la jeunesse.

Enfin, on ne pourra que déplorer l’absence d’hommage à Hubert lors de la remise des prix des Imaginales – dont il est pourtant le lauréat dans deux catégories. Les autres prises de paroles, militantes, passionnées, ont été retranscrites sur le site de Fantastiqueer.

L’événement est tout de même une réussite grâce aux volontés politiques fortes et qui a réuni tous les acteurs de la chaîne du livre après des mois particulièrement compliqués. Autant de tables rondes, d’expositions, d’invité·es en présentiel, pour une organisation bien différente de ce que peut être le festival des Imaginales en temps normal : une très belle réussite. Un grand merci à tout·es les organisateurs et organisatrices pour leur travail et vivement l’édition 2022 (du 19 au 22 mai), sous des températures plus clémentes on l’espère !
Félicitations également aux collègues de la BMI d’Epinal, pour la dixième édition de la Murder Party, particulièrement réussie !

Bonus : rapide retour sur les Utopiales

Tout juste deux semaines après les Imaginales se tenait le traditionnel rendez-vous de fin octobre : les Utopiales de Nantes.

Le festival avait publié en amont une charte de conduite s’attardant sur les notions d’inclusivité et de lutte contre le harcèlement, notamment.

Dès le premier matin, une table ronde traitant de la grammaire inclusive donna le ton d’un week-end qui exposa des différences de position majeures sur des sujets, de fait, bouillants. Nous eûmes ainsi le droit à une comparaison entre la grammaire inclusive et rien de moins que la novlangue ! Dans le même temps fut également rappelée la construction historique de la « domination » du masculin sur le féminin dans la langue française.

Plus tard, ce même vendredi, la discussion Nos élans mécaniques provoqua de vives réactions du public suite aux positions, qualifiées de « réactionnaire » de l’un des intervenants. Ses interventions sur « un enfant c’est le fruit de l’amour de deux personnes » semblèrent faire l’unanimité… contre lui.

La table ronde intitulée Les biais racistes et sexistes attaquent constitua un fort moment de communion antisexiste – principalement – dans lequel témoignages et punchlines se succédèrent pour le plus grand plaisir du public. Aviez-vous remarqué que personne n’est gay tout au long des neuf saisons de la série Charmed, se déroulant à San Francisco ? D’intéressants principes furent énoncés : le manque de représentation pousse à se sentir comme étant le personnage secondaire de sa propre histoire ; la meilleure façon de lutter contre les biais consiste à les nommer, les visibiliser ; les écosystèmes (santé, justice, etc) doivent devenir safe, pas juste les personnes ; il faut être contre l’exclusion, plus que pour l’inclusion ; le droit à la colère est le premier à réacquérir, et c’est un privilège que de n’être pas en colère. Une intervention venue de la salle permit de mettre également en lumière le validisme et de rappeler l’importance de garder une attention constante à la prévention de nos biais.

Signalons aussi une stimulante restitution de labo-fiction sur le thème Et si les femmes n’avaient pas été éjectées de l’informatique ? En partant de cette question et en organisant en amont du festival trois séances d’échanges réunissant quatorze participantes, les membres du collectif La Résille ont fait naître des personnages, un lieu, des inventions, des initiatives s’inscrivant dans une démarche de « futur désirable ». Et la promotion des bienfaits du collectif, pour cette occasion non pas pour « être dans la réaction à un truc pourri, mais juste dans un temps de création libre. »

Ou bien encore un échange sur les questions trans, présenté par sa modératrice comme « la transidentité pour les nul·les ». Les intervenant·es piochaient dans un chapeau des questions fréquentes pour qui commencerait à s’intéresser au sujet. Quelle est la différence entre sexe et genre ? Qu’est-ce que le dead name ? Ou bien encore une invitation à présenter des termes spécifiques. L’occasion d’alerter sur la violence des TERF.

De l’avis d’habitué·es du festival, si le contenu pouvait parfois manquer de profondeur sur les sujets liés aux thématiques de la Légothèque, l’existence même de certaines discussions publiques aurait encore été impensable il y a quelques années. Une idée notable fut exprimée lors d’au moins deux débats : s’il y a bien un public qui devrait être apte à comprendre et enclin à accepter des modifications liées à la langue ou aux pratiques sociales, c’est le lectorat des littératures de l’Imaginaire, au premier rang desquelles la science-fiction.