Accueillir les publics sans discrimination: retour sur la journée d’étude co-organisée par Médiadix (CRFCB) et l’URFIST de Paris – Pôle Métiers du livre

Le 13 mars dernier s’est tenue la journée d’étude « Évolutions sociétales et bibliothèques: quelles responsabilités sociales, éthiques, citoyennes dans la cité ? ». Co-organisée par Médiadix et l’Université de Paris Nanterre, cette journée, qui a réuni une centaine de participant•es, a mis en avant les responsabilités sociales, citoyennes, voire éthiques, pour les bibliothèques, vis-à-vis de la communauté des publics, de tous les publics, habitués, occasionnels, et ceux potentiels.

Invitée à participer, la commission Légothèque est intervenue sur les questions de responsabilités sociales, plus précisément sur l’accueil des publics sans discrimination.

Accueillir les publics sans discrimination

La discrimination est la distinction, l’exclusion, d’une personne ou d’un groupe de personnes, par rapport aux autres citoyen•es.

Si l’on s’accorde aisément sur le fait que discriminer est mal, comment alors développer un accueil et des services inclusifs si l’on ne prend pas la mesure de la diversité des publics, leurs particularités, sans stigmatiser ? Accueillir les publics sans discrimination doit-il être synonyme de neutralité, d’homogénéité (du service public, des offres – culturelle, documentaire, de services) ? Ou, au contraire, développer l’inclusion s’accompagne-t-il d’un engagement plus marqué de la part des professionnel•les ?

Les questionnements en bibliothèque? On connaît.

L’adaptabilité ? On connaît.

Les évolutions sociétales en bibliothèque? On connaît (on subit?).

La considération de ces évolutions a pris de l’ampleur avec la vague « 3e lieu »: les postures d’accueil, les collections, les publics, les services, ec, on sait. Mais, disons-le, ça a tout de même fâché: des tensions entre l’ensemble des acteurs et actrices de nos lieux-bibliothèques: ces fâcheries réunissent tout le monde ! Les équipes (comment manager?), les publics (comment gérer les conflits?), les tutelles (comment appliquer / résister, comment remonter les difficultés, comment visibiliser les actions et les missions ?).

Pour un positionnement de nos équipements dans leur vocation sociale, on peut s’appuyer sur des documents-cadres et s’inspirer d’actions aussi diverses que l’hétérogénéité des publics.

Documents-cadres: des références toujours utiles

Ces textes généraux sont un référentiel et posent de solides bases sur les questions de pluralité, de libertés, de droits et d’inclusion:

  • les libertés: parler, écrire, imprimer, penser; liberté de conscience, liberté de religion
  • des notions, sous une première forme: l’exercice de la citoyenneté, le droit de participer, la diversité, le vivre-ensemble, les droits culturels
  • des considérations naissantes: les identités au cœur de la cohésion sociale; l’identité « maternelle », l’égalité d’accès, les droits culturels, la diversité culturelle

D’autres documents, spécifiques aux bibliothèques, viennent souligner les responsabilités sociales de nos équipements:

Ces textes nous offrent, de façon plus précise et évolutive, les ingrédients nécessaires à la valorisation du rôle social des bibliothèques:

  • de nouvelles notions apparaissent: la formation tout au long de la vie; la censure (de la part des professionnel•les ou « extérieure »); l’interculturalité; l’autonomie des publics; l’inclusion numérique; les savoirs communs
  • de nouvelles considérations: les « publics empêchés »; l’âge des publics; les minorités linguistiques; l’alphabétisation; le pluralisme; l’accessibilité; les services;
  • de nouvelles pratiques professionnelles: la gratuité, garante d’une fréquentation élargie; aller au-devant des publics; un engagement du bibliothécaire, entre  prescription et participation active à la modernisation de l’image des lieux; l’environnement social et citoyen

Le rôle social des bibliothèques entre dans les publications et échanges professionnels; on reconsidère les bibliothèques – lieux d’accès à des ressources plurielles – comme lieux de fréquentation, comme « agora ».

Et en pratique ?

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L’intelligence artificielle, pas sans elles ! / Aude Bernheim et Flora Vincent

L’intelligence artificielle, pas sans elles ! Faire de l’Intelligence Artificielle un levier pour l’égalité / Aude Bernheim et Flora Vincent

Voici un titre qui résume fort bien le propos des 2 auteures, chercheuses talentueuses dans leurs domaines respectifs.

La collection Égale à égal des éditions Belin, en partenariat avec le Laboratoire de l’égalité, est la seule collection consacrée à l’égalité Femmes / Hommes. Elle dépoussière les idées reçues et montre les bénéfices individuels et collectifs d’une culture de l’égalité. Tous les thèmes sont abordés : cerveau et capacités cognitives, salaires, école, sexisme dans le monde du travail ou dans le monde politique, sport, partage de l’espace urbain, etc… Nous avons d’ailleurs écrit plusieurs recensions sur des titres de cette collection. Retrouvez-les sous le tag égale à égal.

Pourquoi les femmes sont-elles si peu représentées dans ce domaine de la recherche sur l’intelligence artificielle ? En quoi les algorithmes perpétuent les stéréotypes sexistes présents dans notre société et comment y remédier ? Voici quelques questions que pose ce texte truffé d’exemples concrets très intéressants.

Certes, il peut vous paraître difficile d’imaginer qu’un ordinateur ou un robot puisse être sexiste, et pourtant! En effet, quand on sait que seulement 12% de femmes travaillent dans ce domaine, on comprend mieux pourquoi un algorithme reflète des stéréotypes sexués présents dans notre socité et contribue, parfois à son défendant, à les véhiculer. Quelques exemples : si vous cherchez « writer » (écrivain ou écrivaine) dans Google Images, 26% des résultats montreront des femmes, alors que 56% des auteurs sont en fait des auteures! Autre exemple : si un réservoir d’informations identifie les femmes en blouse à des infirmières, et les hommes en blouse à des médecins, la plus grande chirurgienne de France sera sans doute assimilée à une infirmière!

Ce livre n’est qu’un premier pas qui ouvre la voie à des réflexions plus larges dans le domaine des études de genres (gender studies), où là encore préjugés et stéréotypes sont légion et les domaines d’étude à défricher immenses.

Ce livre est-il présent dans votre bibliothèque? Non? Alors qu’attendez-vous? 🙂

 

 

L’album jeunesse dans la construction de soi

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Affiche du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, 2019. Jeunesse Montreuil. Crédit : Dessin extrait de « Cap ! » de Loren Capelli, paru aux Éditions courtes et longues en 2019. © Belleville 2019

 

Retour sur une table ronde du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil : L’album de jeunesse dans la construction de soi. Compte-rendu par Mathilde Ollivier.

Avec Marie Adrian, chargée des projets intergénérationnels à la médiathèque de Tourcoing, Claire Maffeo, responsable du secteur livre et lecture petite enfance au département du Val-de-Marne, et Dominique Rateau, Agence Quand les livres relient. Avec pour modératrice Hélène Legendre, bibliothécaire et membre de la commission Légothèque de l’ABF.

Hélène Legendre ouvre la table ronde en rappelant qu’unanimement, la rencontre entre la jeunesse et les albums est reconnue comme importante et positive. On trouve des albums dans chaque structure qui les accueille : crèches, écoles, services de protection maternelle et infantile, assistantes maternelles… Dans cette rencontre, on pense spontanément aux bienfaits de la lecture dans le processus d’acquisition du langage. Mais ils sont beaucoup plus nombreux : construction de soi, découverte des autres, développement de  l’imagination… Les enfants ne sont pas les seuls concernés par la lecture d’albums, mais aussi les adultes, les adolescents, et les personnes âgées.

Hélène Legendre : Qu’est ce que l’album peut apporter au-delà de l’apprentissage du langage et de la lecture ?



Claire Maffeo : L’album représente le cœur de la transmission. C’est un objet singulier, un support de curiosité, d’émancipation, d’ouverture au monde et aux autres. Il participe bien sûr à la construction du langage, mais c’est aussi un support d’hospitalité extraordinaire. C’est un objet symbolique, à travers un héritage culturel, en même temps que l’œuvre unique de la vision singulière d’un auteur.

Le département Val-de-Marne pour le livre, la lecture est la petite enfance lance chaque année un appel à projet pour la création d’un album et va ensuite l’offrir aux bébés du département. C’est une façon d’accueillir l’enfant dans la société, de l’accueillir comme un sujet et un futur sujet-lecteur. L’album va être un support de lien entre l’enfant, ses parents, les proches de la famille, pour transmettre toute une histoire et un héritage culturels, en même tant qu’une expérience artistique. La suite de cette politique culturelle est l’accompagnement à la rencontre avec l’album, par exemple avec des projets-lectures dans les crèches. Les parents sont les premiers passeurs du livre. Il s’agit de laisser la place à l’accueil parental, et de mettre en place les conditions pour inviter, et non pas inciter. C’est un espace de socialisation, d’accueil, de partage et d’hospitalité. Enfin, l’album permet de développer un relation plus intime au livre et encourage l’enfant à devenir un sujet-lecteur. C’est un lien entre le monde et lui-même, un champ de liberté qui l’aide à construire ses émotions.

Marie Adrian : Les médiathèques ne sont plus que des lieux de prêts et d’étude.  Elles se sont adaptées aux nouvelles pratiques des publics, avec de nouveaux espaces selon les différentes tranches d’âges, un programme d’animations pour se retrouver, se former, s’instruire et  se divertir. L’album est un outil qui aide à l’éducation, et aussi au vivre-ensemble. Les parents demandent des livres qui donnent des clés pour comprendre le monde de l’enfant, et aider celui-ci à se construire en accord avec les autres. Ces parents sont les enfants d’hier à qui l’on a lu des histoires. Pour répondre à ces besoins, des  fonds « parentalité » ont été créés dans les médiathèques. L’album aide les plus jeunes à maîtriser leurs peurs, gérer leurs émotions, grandir, c’est-à-dire être soi au milieu des autres, de faire de sa différence une force, tout en s’adaptant au monde qui les entoure. Bien sûr, l’album structure l’activité intellectuelle de l’enfant. Pour cela, nous avons énormément de chance car les éditeurs d’albums jeunesse proposent un grand choix, de grande qualité. Il y en a pour tous les goûts et toutes les tranches d’âges. Le public s’est agrandi : parents, grands-parents, adultes, qui viennent autant emprunter dans la section jeunesse que chez les adultes. Les albums rassurent les enfants, alimentent les curiosités, les initient à l’autonomie, donnent des réponses à leurs questions, répondent à leurs besoins de rêver, de rire, de se faire peur… Pour les lecteurs autonomes, les albums aident au développement du sens critique, à la diversification de l’imaginaire, à l’identification à des héros et à des héroïnes. Les albums aident à acquérir une confiance en soi, à vivre avec les autres, à appartenir à un groupe.

H.L. : De vos deux réponses, on retient l’idée que l’album est une fenêtre sur le monde.

Dominique Rateau demande à l’unanimité du public : Pourquoi lisons-nous ? Nous sommes dans un pays où l’on veut que tous les enfants lisent, mais les adultes lisent-ils ? Il n’y a qu’un seul verbe pour dire « lire » en français. Mais derrière ce mot, il y a plein de significations différentes. De la même façon, qu’est-ce qu’un album ? Déjà, c’est un objet littéraire. Le champ de création de l’album offre aux artistes différents cadres. Un album, ce sont des mots, des images, des artistes qui racontent quelque chose de leur regard sur le monde. Les tout-petits naissent lecteurs. Ils deviendront des lecteurs d’albums quand ils rencontreront des albums et des lecteurs d’albums. Ce qui est important c’est que chacun de nous puisse développer son imaginaire, le nourrir, cultiver le lien à nous-mêmes et le lien aux autres. C’est à cela que servent les arts et la culture. Il faut se méfier des albums qui pourraient devenir des médicaments, des objets thérapeutiques, car on quitte le champ de la littérature. Les albums aident à jouer avec le cadre et le hors-cadre, le dedans et le dehors. Ils inventent des vies, ils nous disent ce qui est bien et ce qui est mal. Dans notre période très inquiète, nous avons besoin d’être rassurés, de gens qui nous montrent le chemin, même quand ce chemin est complètement fou. Le lecteur n’a pas d’âge biologique, ce qui est important c’est de rencontrer l’œuvre de quelqu’un qui va nous dire quelque chose de nous-même, mieux que nous n’étions en capacité de nous le dire nous-même. Les tout-petits ont besoin d’accompagnement pour trouver ce qui leur parle intimement et c’est cet accompagnement-là qui est important.

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Rouge de Michel Galvin. ©  Rouergue

 

H.L. : Nous avons beaucoup parlé des tout-petits, nous allons maintenant élargir le champ avec d’autres publics. Est-ce que cela fait sens de lire des albums à des publics qui savent lire : adolescents, enfants qui savent lire, adultes, personnes âgées ?

M.A. : Bien sûr. Déjà, la littérature jeunesse prendra de l’importance aux yeux de l’enfant   par une présentation de l’adulte. La lecture à voix haute, par exemple le soir avec son enfant, est le lieu privilégié de la séparation avec l’adulte sans angoisse. Il y a l’album que l’on va relire vingt, trente fois car le thème parle particulièrement à l’enfant. Le plaisir est décuplé, l’enfant s’amuse à anticiper ce qui va se passer. Cela lui permet de garder ses propres peurs à distance. Aussi bien pour les enfants que pour les adultes, l’album a un rôle de tiers, il permet d’évoquer ce que l’on a trop de pudeur pour dire.

Pour parler des actions intergénérationelles, il s’agit simplement de la transmission du savoir-faire du bibliothécaire :  former un public à la lecture à voix haute. Quand j’ai commencé cette activité, je ne m’attendais pas du tout à recevoir une telle satisfaction avec les publics. Le rôle de l’adulte en tant qu’intervenant est de bien définir ses points forts et ses limites. Un accord moral est passé entre les partenaires, l’enseignant, les enfants. Ce partenariat permet de mutualiser les moyens, de valoriser les élèves qui vont se dépasser et s’épanouir dans cette activité avec les autres. La formation de lecture à voix haute démarre d’abord par une découverte des possibilités dans notre voix, la voix interne, la respiration. Je présente ensuite les livres, et je donne ensuite des conseils personnalisés. Chaque initiative de l’enfant est encouragée. Ces enfants vont ensuite lire des albums à des maternelles. Les enfants plus âgés se rendent dans les maisons de retraites, après une intervention préalable des bibliothécaires. Les rencontres se passent très bien, car les personnes âgées se rendent rapidement compte que les albums ne sont pas seulement pour les enfants. Ils ont également envie de lire des albums aux enfants. Dans le cadre scolaire, il est très important de ne jamais se substituer au rôle de l’enseignant. Il y a plein d’autres possibilités pour enrichir ces expériences de lecture, avec d’autres partenaires, comme les musées, les conservatoires. Avec ces derniers, les lectures étaient accompagnées d’instruments légers, pour créer un spectacle. Avec les musées, nous avons créé des ateliers de dessins avec une plasticienne, suivis d’une exposition. Un autre moment fort a été des ateliers d’écriture avec une compagnie de théâtre. La lecture à voix haute permet de responsabiliser l’enfant, de lui donner confiance en soi. car ils deviennent acteurs et actrices. Cela leur permet bien sûr de découvrir la littérature jeunesse, mais leur regard sur la vieillesse change également, avec plus de respect et de tolérance. L’expression orale s’améliore, ces moments créent une entraide au sein de la classe. Pour les lectures aux maternelles, on retrouve des fratries, et la lecture se retrouve dans le cadre familial. Les retraités sont fiers de pouvoir mettre en avant leur expérience, ils sont très patients avec les jeunes, et ils sont valorisés car ils jouent encore un rôle auprès de la jeunesse.

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© Oskar

 

H.L. : Vous avez témoigné d’une approche globale de la lecture, une expérience physique, d’échange, dans l’instant présent, une expérience artistique aussi. Comment faire pour valoriser cette expérience auprès des partenaires et des publics ? Comment valoriser ces éléments bénéfiques, qui vont au-delà de la lecture ?

C.M. : On peut en effet dire que la lecture pour les tout-petits est une expérience corporelle, sensitive, motrice. Les auteurs et les éditeurs l’ont bien compris, il existent des livres avec lesquels l’enfant peut jouer avec la perception du dedans et du dehors. Dans le cadre de nos projets en crèches, auprès des assistantes-maternelles, nous insistons beaucoup sur cette lecture qui tient compte du développement de l’enfant, qui accompagne le tout-petit dans son développement. Ce n’est en aucun cas une lecture-outil où l’on va cibler un objectif bien précis. C’est un cheminement commun, avec des temps de rencontres et de bilan qui accompagnent le projet, un accompagnement d’une approche de la lecture globale, qui prend en compte les émotions et le rapport de l’enfant au livre. Les temps de lecture individuelle sont extrêmement importants, avant l’entrée à l’école, pour que le tout-petit construise sa relation au livre, par la manipulation, en le laissant intervenir dans sa propre lecture, en n’étant pas intrusif, en laissant se créer cette appétence pour le livre. Il faut voir une distance raisonnable, toujours en accompagnant.

Nous sommes là aussi pour évaluer, faire des bilans de l’avancée de nos projets. Nous allons rencontrer les équipes, travailler à la pérennisation du projet pour installer la lecture au quotidien. Nous ne sommes pas dans un projet de temps de lecture défini mais vraiment dans l’accompagnement des pratiques, avec une ouverture vers les familles, par des temps d’invitation libre. Nous prenons en compte l’envie de l’enfant, son ressenti du moment. En relation avec le thème du Salon cette année, c’est aussi un éloge de la lenteur, il s’agit de faire germer tranquillement les choses.

H.L. : La temporalité est très importante, l’inscription des projets dans le temps, ainsi que la régularité des projets.

D.R. : Ce qui caractérise l’album, ce qu’il raconte quelque chose avec des mots articulés et avec des images. Dans notre vie, les mots articulés n’arrivent qu’à un certain moment, mais dès que nous venons au monde, nous sommes lecteurs. Nous sommes lecteurs de tous les signes car il est vital de les interpréter : un sourire, un courant d’air, ou mouvement. Cette lecture est un art et elle cultive le vivant en nous. En tant que bébé, nous sommes dépendant de l’autre. La question de donner sens est profondément inscrite en chacun de nous. Je fais l’hypothèse que la lecture d’album est particulièrement importante pour cultiver cet art de lire que nous avons tous en nous. Nous ne formons pas les bébés à être lecteur, les bébés sont lecteurs et nous les accompagnons dans le développement de leur être. Notre époque est très folle, nous avons besoin de nous unir et de toujours donner sens à ce que nous faisons, et c’est très important de réclamer du temps pour penser dans notre vie quotidienne, du temps pour partager, se rencontrer, pour faire des bilans. La lecture d’album nous inscrit dans ce temps où nous étions sans mots, mais pas sans langage. Les bébés sont dépendants des adultes, mais ils sont acteurs de cette mise en lien. Les albums nous apportent de la complexité, et nous avons un combat à mener par rapport à la question de l’image. Nous en sommes encore, à notre époque, à dire à des enfants qui entrent au CP : « Maintenant tu vas apprendre à lire, les choses sérieuses commencent ! » Ce type de lecture particulier parle à tous les âges de la vie. L’album est un genre littéraire à part entière que nous ne devons jamais arrêter de lire.

H.L. : Pour terminer cette table ronde, pouvez-vous partager des albums ?



D. R. : Quand papa était loin de Maurice Sendak, car c’est un album qui continue de m’échapper, que j’aime, qui me parle profondément. Et Trois chats d’Anne Brouillard, un album tout en image, et non pas sans texte. Car la lecture ce n’est pas seulement lire le code.

C.M. : Mon grand album de bébé, d’Anne Galland et Christian Bruel, le premier livre offert il y a trente ans par le département du Val-de-Marne, dont nous entendons parler  par de jeunes parents émerveillés qui l’ont reçu étant enfant. Les choses qui s’en vont, de Beatrice Alemagna chez Hélium, et Rouge de Michel Galvin, qui raconte l’arrivée d’un tout-petit qui n’a pas encore de nom, qui est symbolisé par un petit caillou rouge. Ce livre est comme une boîte à jouet, une mise en abyme du livre en train de se faire, c’est une belle métaphore de l’album comme construction de soi, d’ouverture, de l’acceptation de soi et des autres.

M.A. : Petit Tom et la tata qui pique de Didier Lévy, aux éditions Oskar : c’est un livre intergénérationnel, que je présente beaucoup avec les collèges et les primaires, qui parle aussi bien à l’enfant qu’à l’adulte. L’enfant va apprendre à gérer ses peurs, les différences. Il aide l’enfant à grandir, et ramène l’adulte à des émotions qu’il a pu ressentir dans l’enfance.

H.L. : Ma recommandation est Comme un million de papillons noirs, de Laura Nsafou chez Cambourakis. Il raconte l’histoire d’une petite fille noire aux cheveux crépus qui reçoit des remarques extrêmement désobligeantes sur ses cheveux à l’école, et sa maman va l’aider petit à petit dans son parcours pour apprendre à s’aimer telle qu’elle est. L’autrice a reçu énormément de retours de parents qui lui ont dit que c’était le livre qui leur a manqué quand ils étaient petits, et que le livre avait comblé quelque chose chez eux, même à l’âge adulte.

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©  Cambourakis

 

À consulter également :  Premières pages, un site du Ministère de la Culture qui recense et labellise des actions autour des livres et la lecture pour les tout-petits.

La lecture en partage

Joyeuses Fêtes à tou·te·s !

L’équipe de Légothèque vous suggère un peu de lecture en cadeau pour le temps des fêtes. Vous trouverez ci-après des suggestions de lecture, de ressources et de médias concoctées par nos membres à offrir à vos proches ou pour vous.

Bien sûr, il s’agit d’une liste non exhaustive, car les titres sont légions et l’idéal serait de produire un billet de blog le plus participatif possible. C’est pourquoi nous vous invitons, dans la section commentaires, à nous faire part de vos lectures en cette période de l’année.

Merci à tou·te·s les légothécaires qui ont partagé leurs coups de cœur dans ce billet spécial et collaboratif de fin d’année. 

Querelle de Roberval

L’ouvrage
LAMBERT, Kevin. Querelle de Roberval : fiction syndicale. Montréal (Québec) : Héliotrope, 2018. ISBN 978-2-92466-652-4 Édition originale québécoise
LAMBERT, Kevin. Querelle : fiction syndicale. Paris : Le Nouvel Attila, 2019. ISBN 978-2-37100-081-0 Adaptation française

Description
Un peu de littérature gaie, syndicaliste et revendicatrice québécoise pour le temps des fêtes ? Inspiré de Querelle de Brest de Jean Genêt, Kevin Lambert nous offre un roman attachant, complexe et parfois bouleversant. À travers une crise syndicale dans la région québécoise du Saguenay–Lac-Saint-Jean, l’auteur arrive à aborder les thèmes du patriarcat, du néocapitalisme, de l’homophobie et du déclin des régions québécoises dans un roman qui va sûrement laisser ses traces sur son lectorat.

Le 14 septembre 2019, l’édition française du roman de Kevin Lambert a co-remporté le Prix Sade avec Métaphysique de la viande de Christophe Siébert publié aux Éditions Au Diable Vauvert. En novembre 2019, l’édition québécoise a également remporté le Prix Ringuet de l’Académie des lettres du Québec. 

Légothécaire
Michael David Miller, Bibliothèque de l’Université McGill (Montréal, Québec)

Les Guérillères

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L’ouvrage
WITTIG, Monique. Les Guérillères. Paris : Éditions de Minuit, 1969. ISBN 2707345709

Description
Les Guérillères est une épopée moderne qui prend pour sujet “elles” : “Elles disent qu’elles ont appris à compter sur leurs propres forces. Elles disent qu’elles savent ce qu’ensemble elles signifient. Elles disent, que celles qui revendiquent un langage nouveau apprennent d’abord la violence. Elles disent, que celles qui veulent transformer le monde s’emparent avant tout des fusils. Elles disent qu’elles partent de zéro. Elles disent que c’est un nouveau monde qui commence.” Une lecture radicale et incontournable.

Légothécaire
Mathilde Ollivier, Bibliothèque Sainte-Barbe (Paris)

Homo Sapienne

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L’ouvrage
KORNELIUSSEN Niviak. Homo Sapienne. Saguenay-Lac-Saint-Jean (Québec) : La Peuplade, première édition en 2014; trad. 2017. ISBN 2924519586

Description
Homo Sapienne est un roman Groenlandais qui met en scène 5 personnages en quête de leur identité. Fia découvre son orientation sexuelle. Son frère, lui, veut fuir au Danemark son homosexualité refoulée. Inuk découvre la transidentité. 5 personnages qui permettent cinq visions changeantes et passionnantes du monde. Dans ce roman concis, l’autrice mobilise ses talents de nouvelliste avec un style vivace fondé sur le mélange des langues et des genres (roman épistolaire, narration classique, journal intime, conversations SMS…) ce qui permet une forte identification et une lecture bouleversante.

Légothécaire
Aénor Carbain

Americanah

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Ouvrage
ADICHIE, Chimamanda Ngozi. Americanah. Paris : Gallimard (Collection Du monde entier), 2016. ISBN 2070468801

Description
«En descendant de l’avion à Lagos, j’ai eu l’impression d’avoir cessé d’être noire.»
Ifemelu quitte le Nigeria pour aller faire ses études à Philadelphie. Jeune et inexpérimentée, elle laisse derrière elle son grand amour, Obinze, éternel admirateur de l’Amérique qui compte bien la rejoindre. Mais comment rester soi lorsqu’on change de continent, lorsque soudainement la couleur de votre peau prend un sens et une importance que vous ne lui aviez jamais donnés? Pendant quinze ans, Ifemelu tentera de trouver sa place aux États-Unis, un pays profondément marqué par le racisme et la discrimination. De défaites en réussites, elle trace son chemin, pour finir par revenir sur ses pas, jusque chez elle, au Nigeria. À la fois drôle et grave, Americanah est une magnifique histoire d’amour, de soi d’abord mais également des autres, ou d’un autre. De son ton irrévérencieux, Chimamanda Ngozi Adichie fait valser le politiquement correct et les clichés sur la couleur de peau ou le statut d’immigrant.

Légothécaire
Fabienne

Mur Méditerranée

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Ouvrage
DALEMBERT Louis-Philippe . Mur Méditerranée. Paris : Sabine Wespieser, 2019. ISBN 2848053283

Description
Le mur de la Méditerranée, beaucoup en meurent certains le passent, mais qui sont-ils et qui sont-elles ? Chochana, Dima et Semhar ne sont pas parties pour les mêmes raisons, ne se ressemblent pas et ne vivront pas de la même manière cette confrontation à la frontière Méditerranée. Nous les suivons pour découvrir l’envers des statistiques dans une fiction très documentée. L’auteur haïtien Louis-Philippe Dalembert s’est inspiré de l’histoire du bateau de clandestins sauvé par le pétrolier danois Torm Lotte pendant l’été 2014. 

Légothécaire
Éléonora

Tu peux !

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Ouvrage
GRAVEL, Élise. Tu peux ! Montréal (Québec) : La courte échelle, 2018. ISBN 9782897741488 (Papier). Disponible gratuitement sur : http://elisegravel.com/livres/pdf/

Description
Tu peux ! est un court ouvrage dédié à la jeunesse dans lequel l’autrice s’amuse à déconstruire les stéréotypes de genre. La série d’illustration explique qu’on peut être une aventurière ou un petit garçon qui aime faire le ménage par exemple. Ludique, il est aujourd’hui largement utilisé dans les écoles canadiennes. L’ouvrage existe en version papier, mais également en PDF. Et très important : il est gratuit ! 

Légothécaire
Virginie

L’odysée d’Hakim

L’ouvrage
TOULMÉ, Fabien. L’odyssée d’Hakim. Paris : Delcourt, 2018. ISBN 2413011269
(2 tomes parus d’une trilogie)

Description
Ce roman graphique, Fabien Toulmé l’a réalisé afin de sensibiliser sur le parcours bouleversant des migrants. Pourquoi était-il plus facile pour lui d’avoir de l’empathie pour les victimes françaises d’un crash en avion plutôt que pour des migrants noyés en Méditerranée ? Tout simplement parce qu’il ne savait rien d’eux et de ce qui les pousse à entreprendre ce périple tragique au prix de leurs vies. L’odyssée d’Hakim c’est l’histoire vraie d’un jeune syrien qui a dû quitter sa famille, ses amis, sa propre entreprise, son pays pour trouver refuge et construire un avenir meilleur ailleurs. C’est touchant de simplicité et de vérité.

Légothécaire
Thomas Santer, Bibliothèques de Courbevoie

Au coin d’une ride

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L’ouvrage
LAMBERT, Thibaut. Au coin d’une ride. Vincennes : Des Ronds Dans L’o, 2014. ISBN

Description
Éric laisse Georges, son compagnon, dans une maison de retraite. Atteint de la maladie d’Alzheimer, leur relation n’est plus gérable au quotidien. Et comme si cet acte n’était pas déjà difficile en soi, le directeur de l’établissement lui demande de ne pas montrer leur relation amoureuse par peur des réactions des autres résidents. Un manque d’attention que Georges comprend d’autant moins qu’il se retrouve perdu dans un environnement qu’il ne connaît pas.
Au coin d’une ride est un très beau roman graphique qui parle de la maladie, de l’absence, de la difficulté de vieillir notamment quand on est homosexuel et du regard de l’autre. 

Légothécaire
Thomas Chaimbault

Saga

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L’ouvrage
Vaughan, Brian K. Saga. Paris : Urban comics, 2013. 9782365772013

Description
Roméo et Juliette galactiques, Alana et Marko sont des soldats de deux espèces en guerre depuis si longtemps qu’elles ne souviennent même plus de la raison du conflit. Tombés amoureux l’un de l’autre, ils fuient ensemble avec leur fille Hazel, à la recherche d’une planète qui pourrait les protéger de leurs peuples respectifs, pour qui une telle alliance est une hérésie. Outre le dessin magnifique, ce comic, toujours en cours de parution, brille par son traitement de la guerre et par la diversité des personnages, notamment en termes de genres et sexualités. 

Légothécaire
Maxence Heitz

Appelez-moi Nathan

L’ouvrage

Castro, Catherine & Zuitton, Quentin. Appelez-moi Nathan. Paris : Payot, 2018. 9782228921626

Description 

L’autobiographie de Nathan, un jeune transgenre assigné fille (Lila) à la naissance. Sa lutte pour réussir sa transition F to M, dans un récit très fin et pudique, pédagogique sans lourdeur. Une BD pour les ados qui se cherchent et pour répondre aux questionnements de la famille ou des proches. Egalement un joli récit de l’acceptation de soi.

Légothécaire

Carole Chabut

À vous la parole !

Et vous, que proposeriez-vous comme titre à offrir pour les fêtes de fin d’année ? Commentez ci-dessous et nous partagerons vos suggestions sur nos réseaux sociaux ! 

Sélection de podcasts pour vos oreilles

Vous qui errez casque sur les oreilles dans la brise hivernale, voici de quoi vous les réchauffer, les oreilles. Légothèque a sélectionné pour vous des podcasts bouillonnant de témoignages, débats et interventions afin de s’informer encore et toujours sur les questions de discriminations et de construction de soi. Bonne écoute !

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[Recension] User Experience in Libraries: Yearbook 2018 Inclusivity, Diversity, Belonging

Chaque année UXLibs (Design d’expérience en bibliothèque) publie les actes de ses journées d’étude. En 2018, la thématique de ces journées, organisées à Sheffield (Grande-Bretagne), était « inclusivity, diversity, belonging », que l’on pourrait traduire par « inclusivité, diversité, appartenance/légitimité ». Cette thématique m’a donc donné envie de me plonger dans l’ouvrage pour en faire une recension sur ce blog.

L’ouvrage est composé de 40 contributions, mais seule une petite partie d’entre elles abordent directement les questions d’inclusion, d’appartenance et de légitimité. En effet, trois conférences introductives ont été programmées sur le sujet, et quelques autres contributeurs ou contributrices se saisissent de ces questions, parfois très brièvement. Seule la lecture de l’ensemble des contributions permet d’identifier des enjeux d’inclusion disséminés ici et là, car il n’y a pas de structuration thématisée du volume. C’est donc une première critique, et non des moindres, à apporter à l’ouvrage : il en reste l’impression d’un rendez-vous manqué entre des bibliothécaires « UX Designers » et les problématiques d’inclusion. Pourtant, comme le précise le propos introductif d’Andy Priestner, le lien est de l’ordre de l’évidence : penser des services publics pour des utilisateurs et les inclure dans la démarche de construction de ces services implique de réfléchir aux obstacles excluant certains individus ou groupes d’individus. C’est également se poser la question de leurs besoins spécifiques.

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Je vais brièvement présenter les quatre contributions qui m’ont paru apporter le plus de matière à réflexion sur les questions d’inclusion et la façon dont le design d’expérience peut (ou non) contribuer à une meilleure inclusivité en bibliothèque. Je conclurai sur quelques réflexions évoquées dans certaines contributions, ou apparaissant en creux.

La toute première contribution est intitulée « Race, literacy and decolonising the library » et rédigée par Janine Bradbury, chercheuse en littérature à York St Jones University. L’autrice souligne la faible représentation des personnes noires ou de minorités ethniques dans le secteur de l’enseignement supérieur, particulièrement parmi les enseignants chercheurs, et le personnel des bibliothèques. Revenant sur son expérience de la bibliothèque, en tant qu’étudiante, puis chercheuse, noire elle rappelle alors également le rôle complexe des bibliothèques : à la fois lieu d’émancipation par l’accès aux savoirs, mais également institutions publiques réactivant les discriminations. Pour Bradbury, la sous-représentation de minorités dans les collections et parmi le personnel, le fait que l’institution sélectionne ce qui peut-être reconnu comme un capital social et culturel légitime et certaines pratiques (procédures complexes, amendes, organisation opaque, contrôle…) sont autant de signaux excluant pour certaines personnes. Elle conclut sur un appel à « décoloniser » les bibliothèques en invitant les professionnels à s’interroger : quel effet peut avoir la présence de personnel issu des minorités dans une bibliothèque ? Quels sont les auteur.rices mis en avant ? Témoignent-ils de la diversité de la société ? Il est à noter que dans cet ouvrage, les contributeur.rices abordant les questions d’inclusion sont anglo-saxons, et mobilisent un cadre d’analyse des rapports sociaux de race, envisagés ici comme terme sociologique, non biologique, c’est-à-dire comme un processus découlant des imaginaires, mais n’ayant pas moins d’impact concret sur le parcours des personnes objet de racisme, pour reprendre des éléments de définition de Colette Guillaumin (voir par exemple Guillaumin Colette, 1992, Sexe, race et pratique du pouvoir: l’idée de nature, Paris, Coté-Femmes Ed, 239 p.).

La deuxième contribution stimulante est proposée par Kit Heyam, chercheur et formateur à Leeds. Elle est intitulée « Creating trans-inclusive libraires : the UX perspective ». Après quelques rappels de notions primordiales pour parler des, et avec, des personnes transgenres, et le rappel des droits des personnes trans, l’auteur présente une série de cas exemplaires d’expérience utilisateurs.rices, mettant à jour un ensemble de difficultés que des personnes transgenres peuvent éprouver dans leur utilisation des bibliothèques. La mise à jour incomplète d’un fichier lecteur pour les personnes en transition, l’absence de mots-matière pertinents, voir la présence de mots-matière offensants lors de recherches, l’absence de toilettes non-genrées, ou encore les termes d’adresses (madame, monsieur), peuvent manifester l’absence d’une approche inclusive. Kit Heyam insiste sur le besoin de poser des signes d’inclusion, qui ne peuvent sembler que symboliques à des personnes cisgenre (le terme s’oppose à transgenre), et de formaliser des procédures pour répondre rapidement à certaines difficultés, mais l’auteur précise également que ces procédures sont peu de choses si le personnel des bibliothèques n’est pas sensibilisé à la mise en place de pratiques interactionnelles non-genrées. Les retours d’usagers trans et la collaboration en proximité sont donc précieux pour identifier l’ensemble de ces éléments.

Profile pic Kit

Kit Heyham

Deux contributrices proposent d’examiner leur pratique de design d’expérience avec une perspective critique. Dans l’article nommé « On the limits of UX research in academic libraries: notes from the Indigenous Studies Project », Danielle Cooper, bibliothécaire et chercheuse sur les pratiques informationnelles, met en avant l’ensemble des biais auxquels elle s’est confrontée pour la construction de services adaptés à des minorités, et les questions auxquelles elle cherche encore des réponses : comment s’assurer tout au long d’une démarche UX de son éthique ? La personne pilotant la démarche est-elle consciente de ses biais sociologiques lorsqu’elle collecte des données et les synthétise ? Comment se construit la relation entre les utilisateurs et les créateurs d’un service ? Qui « maîtrise » la tournure de la démarche et qui a « le mot de la fin » dans la construction des services ?

Ces questions traversent également la contribution de Heli Kautonen, directrice de la Bibliothèque de la Société de littérature finlandaise. Dans « Empowerment or exploitation? Perceptions on engaging people in accessibility design » elle synthétise ses observations sur le type de relation que les designers d’expérience entretiennent avec les utilisateurs. Elle en identifie quatre type: « La stimulation » (les utilisateurs sont considérés comme égaux aux designers et ils prennent les décisions finales, mais aussi la responsabilité de ces décisions), « l’exploitation » (les utilisateurs sont considérés comme compétents pour l’expression de leurs besoins, mais pas pour la création de nouveaux services), le « paternalisme » (l’intention des designers est de corriger le design d’un service et de protéger les utilisateurs), et « l’empouvoirement » (le design est coconstruit jusqu’au bout avec les personnes). Elle souligne la nécessité de définir le plus clairement possible avec les participants les véritables objectifs (économie de moyen, meilleur confort de vie/travail …), les règles, la temporalité de l’engagement et la méthodologie des activités réalisées dans une démarche de design d’expérience. Au sujet des méthodes, deux articles évoquent l’idée qu’il convient d’utiliser avec prudence certains outils. John Jung s’interroge par exemple sur la pertinence de l’utilisation du brainstorming dans un groupe dans lequel peuvent se jouer des rapports de pouvoir. Claire Browne quant à elle met en garde contre l’utilisation exclusive des feedbacks spontanés, qui ne permettent pas de recueillir la parole des personnes ne se sentant pas légitimes pour la prendre.

L’ouvrage présente un ensemble riche d’exemples très concrets de design d’expérience, mais il sera peut-être plus enrichissant pour quelqu’un souhaitant découvrir l’UX Design (et c’est d’ailleurs son objectif premier), qu’à une personne souhaitant réfléchir aux questions d’inclusion en bibliothèque. En effet, en dehors de quelques rappels sur les notions propres au design d’expérience, aucun cadre théorique sur les mécanismes d’exclusion et de domination n’est présenté, à l’exception de l’article de Kit Keyham. Il est frappant de voir que certaines thématiques, telles que les enjeux socio-économiques, la diversité linguistique ou le sexisme, ne sont pas abordées. Certaines contributions, comme celle de Maria Sindre sur le design d’un nouveau lieu sur un campus suédois, semblent par ailleurs confondre augmentation de la fréquentation et inclusion. Quelques retours de participants à ces journées d’étude concluent cependant de façon intéressante le volume et pointent des perspectives stimulantes pour le domaine. Par exemple, Rosie Hare, tout en soulignant la quasi-absence de diversité chez les intervenant.e.s comme chez les participant.e.s induisant un certain malaise pour aborder la thématique, plaide pour plus d’approches critiques dans les méthodes UX. Il semble cependant clair que les outils du design d’expérience peuvent véritablement aider à aller vers des services plus inclusifs, et des initiatives telles que ce type de conférence feront probablement évoluer les choses progressivement.

User Experience in Libraries: Yearbook 2018.
Edited by Andy Priestner, 288 pp. Publié le 14 décembre 2018 par UX in Libraries ISBN-13: 978–1790914746