+ DE 100 IDÉES POUR CHANGER TA BIB !

 – Le dossier du numéro 100 de la revue Bibliothèque(s) de l’ABF

Nous avons eu l’honneur de nous voir confier le dossier du numéro 100 de Bibliothèque(s). Intitulé “+ de 100 idées pour changer le monde ta bib !”, le dossier compte 178 idées qui témoignent du dynamisme sans cesse renouvelé des bibliothèques, et de la nécessaire adaptation de nos métiers à la société !
Nous avons essayé de relever le défi d’un non-inventaire à la Prévert, en essayant de couvrir au mieux tous les sujets, pour toutes les compétences et pour tous les budgets… Nous avons reçu pour cela l’aide de nombreux·euses bibliothécaires qui nous ont proposé des idées et envoyé des informations précieuses. Merci à elles et eux !
Nous avons aussi eu à cœur de citer des exemples illustrant les valeurs et les thèmes portés par Légothèque, tels que l’inclusion, la construction de soi, l’orientation sexuelle, l’identité de genre, et l’égalité femmes-hommes.
Nous vous proposons donc ici quelques extraits de ce numéro sur ces thématiques, en guise d’ “apéritif de confinement”, en attendant d’avoir le numéro papier dans les mains… 🙂

En espérant que cela vous donne de l’inspiration et des envies de changer… votre bibliothèque… puis le monde !

Nathalie Étienne et Amandine Jacquet

Barbada de Barbades, drag queen intervenante pour l’heure du conte dans les bibliothèques de la région de Montréal, et qui a accepté de faire la couverture dont nous sommes si fières.
Crédit photo : © Matt Sirois

Voici les codes que nous avons utilisés pour mentionner les bibliothèques : Nom de la bibliothèque ou Commune (Type, (Communauté de) Communes, Département ou Pays, Nombre d’habitant·e·s).
Les types de bibliothèques ont été codés de la façon suivante :
BP : Bibliothèque publique
BN : Bibliothèque nationale
BU : Bibliothèque universitaire

Extraits choisis :

#4 Un « bibliobingo »

Bingo de la diversité à la bibliothèque Louise-Michel (BP, Ville de Paris, 2 187 500 hab.) : un «bibliobingo » en direction des adolescent·e·s : un badge maison à gagner pour celles et ceux qui remplissent une ligne en lisant les ouvrages répondant aux critères indiqués.

CC BY-SA Bibliothèque Louise-Michel (Paris)

Plus d’informations sur les bibliobingos dans le numéro 100 de Bibliothèque(s).

#35 « Livres vivants »

Dans la « bibliothèque vivante », les « livres vivants » sont des personnes qui acceptent de témoigner d’une conviction ou d’une expérience qu’ils ont vécue. Celle-ci peut être d’ordre privé ou professionnel, dans le domaine culturel, associatif, religieux, politique. Elle peut également avoir trait à l’orientation sexuelle et/ou de genre, à une expérience, éducative, morale et/ou affective (enfant adopté, deuil, par exemple). Les « livres vivants » seront présentés anonymement dans le catalogue avec un titre explicite en lien avec le témoignage qu’ils acceptent de partager. L’objectif d’une « bibliothèque vivante » est de lutter contre les stéréotypes et les préjugés. On privilégiera donc les « livres » ayant des expériences en lien avec les clichés et préjugés en cours dans la société. Les publics peuvent « emprunter les livres vivants » pour une durée d’environ 30 minutes, dans l’enceinte de la bibliothèque uniquement (les bibliothécaires sont les garant·e·s d’une expérience sereine et pacifique). 
Cette action est bien souvent organisée sur une journée (en tant qu’animation) comme à La Chapelle-aux-Bois (BP, Vosges, 700 hab.), Béziers (médiathèque communautaire André Malraux, Béziers Méditerranée, Hérault, 122 500 hab.), Toulouse (José-Cabanis, BP, Haute Garonne, 479 600 hab.). Elle peut être organisée avec des « livres » fournis par une association dédiée (la commission Légothèque de l’ABF peut vous fournir une liste), mais il est également possible de créer son propre catalogue. 

Livres vivants dans les bibliothèques et médiathèques de la Communauté d’agglomération d’Épinal
Crédit photo : ©bmi-CAE

Certaines bibliothèques la proposent en rendez-vous régulier : BAnQ (Bibliothèque et Archives nationales du Québec, BN-BP, Montréal, Québec, Canada, 4 098 900 hab.) donne rendez-vous chaque semaine avec deux « métiers hors de l’ordinaire » tels que sergent d’infanterie, charpentière-menuisière, experte en cyber-sécurité, débardeur… À Malmö (BP, Suède, 316 000 hab.), la « bibliothèque vivante » se tient tous les samedis avec un catalogue fixe, mais tous les livres ne sont pas présents à chaque fois. 

Livres vivants dans les bibliothèques et médiathèques de la Communauté d’agglomération d’Épinal
Crédit photo : ©bmi-CAE

La « bibliothèque vivante » peut également porter sur un sujet dédié, comme par exemple la santé mentale ou les migrant·e·s à Rennes Métropole (Les Champs-Libres, BP, Ille-et-Vilaine, 443 200 hab.), ou l’exil à Lyon (Part-Dieu, BP, Rhône, 516 100 hab.). Enfin, la bibliothèque vivante peut parfois être destinée à des publics spécifiques, comme par exemple l’opération « Emprunte un.e suédois·e » menée par six bibliothèques suédoises, dans le but de faciliter l’accueil et l’intégration des migrant·e·s : les personnes récemment immigrées peuvent emprunter un·e suédois·e à la bibliothèque afin d’en savoir plus sur les démarches à effectuer, apprendre et pratiquer la langue suédoise mais également découvrir la culture du pays. L’opération a connu un grand succès à la bibliothèque de Söderhamn (BP, Suède, 12 100 hab.) et a été rebaptisée «Emprunte un·e suédois·e ou un·e migrant·e».

Livres vivants dans les bibliothèques et médiathèques de la Communauté d’agglomération d’Épinal
Crédit photo : ©bmi-CAE

Découvrez les règles de la bibliothèque vivante de la Bibliothèque publique d’information (Bpi) dans le numéro 100 de Bibliothèque(s).
Sur le même sujet, voir aussi : https://legothequeabf.wordpress.com/2015/12/08/bibliotheque-vivante-et-migrant-es-comment-faire-lexemple-suedois/
https://legothequeabf.wordpress.com/2015/06/30/retour-sur-la-bibliotheque-vivante-questions-de-genre/

#75 Des toilettes fonctionnelles et inclusives

Rien de moins inclusif que les toilettes réservées aux personnes en situation de handicap (parce que non, le handicap n’est pas un genre à part), ou encore les tables à langer dans les toilettes pour les femmes uniquement (parce que oui les hommes aussi peuvent souhaiter langer leurs enfants). Par ailleurs, il est important de tenir compte des publics : les femmes utilisent plus souvent les toilettes que les hommes, et le public des bibliothèques est massivement plus féminin que masculin.
Dégenrer les toilettes présente donc le double intérêt de permettre une utilisation plus rationnelle des lieux mais aussi de simplifier les choses pour les personnes non binaires ou transgenres. […] 

Exemples de signalétiques pour toilettes dégenrées : militante à Stovner (BP, Oslo, Norvège, 690 300 hab.) (1), technique mais un peu elliptique à Silkeborg (BP, Danemark, 46 200 hab.) (2), mais un simple pictogramme (3) ferait sans doute également l’affaire.

La suite de cet article et un sketchnote “Récolter et fournir des protections périodiques” (#74) à découvrir dans le numéro 100 de Bibliothèque(s).

#112 Contribuer à  la dignité de chacun·e

La bibliothèque de Saint-Denis -lès-Martel (BP, Lot, 330 hab.), comprend une agence postale et un point social. Ces trois activités s’imbriquent totalement dans le paysage de cette commune ultrarurale et à la population précarisée. Tous les ans, en collaboration avec l’association des Restos du Cœur, a lieu un après-midi « coiffeurs solidaires » qui bénéficie  à une vingtaine de personnes. (voir photo ci-dessous) Des coiffeuses professionnelles viennent offrir leurs services dans ce salon de coiffure éphémère et solidaire. La bibliothèque est désacralisée et la lecture est à la portée de chacun·e et, en attendant son tour, on rit, on mange, on lit. Et quand on se sent beau, on se sent humain et peut-être plus d’envie et de légitimité pour fréquenter la bibliothèque qui est souvent perçue comme « pas pour nous ». La Riverside Library (BP, New York, État de New York, USA, 8 623 000 hab.)  prête des accessoires de mode pour les personnes les plus précaires : cravates, sacoches, pour les entretiens d’embauche, mais aussi pour un mariage, une audition, une remise de diplôme, un bal de promo ou tout autre événement officiel.

Bibliothèque de Saint-Denis -lès-Martel
Crédit photo : CC BY-SA Carine Verger

L’espace dédié aux adolescent·e·s de la Parkway Central (BP, Philadelphie, Pennsylvanie, USA, 1 581 000 hab.) propose en accès libre des produits d’hygiène de première nécessité: tampons et serviettes hygiéniques, coupes menstruelles, déodorants, préservatifs… (photos ci-dessous) Les jeunes peuvent ainsi s’approvisionner, qu’elles·ils soient dans une situation familiale et/ou financière compliquée ou qu’elles·ils soient sans foyer.

Parkway Central, Philadelphie USA
Crédit photo : CC BY-SA Amandine Jacquet

Dans un souci d’ouverture et de bien-être des jeunes, il leur est proposé de porter un badge pour que l’on puisse ainsi s’adresser à elles·eux avec le bon pronom (elle, il ou iel) :

Parkway Central, Philadelphie USA
Crédit photo : CC BY-SA Amandine Jacquet

#117 Une heure du conte inclusive

[…] Dans le cadre de la «Queer week», semaine de réflexion sur le genre et les sexualités, la bibliothèque Louise-Michel (BP, Ville de Paris, 2 187 500 hab.) a reçu en 2018 et 2019 des drag queens pour une heure du conte dédiée aux histoires qui déconstruisent les stéréotypes de genre. La lecture d’albums qui s’attaquent aux préjugés et cassent les codes, avec de superbes créatures pailletées, y rencontre un franc succès, malgré de violentes attaques sur les réseaux sociaux.

Crédit photo : CC BY-SA Bibliothèque Louise-Michel (Paris)

Vu aussi à BALO (Bibliothèque à livres ouverts, Centre de documentation spécialisé dans les questions reliées à la diversité sexuelle à Montréal, Québec, Canada), à BAnQ (BN-BP, Montréal, Québec, Canada), et dans neuf sites de la Free Library (BP, Philadelphie, Pennsylvanie, USA, 1 581 000 hab.).

À lire aussi dans le numéro 100 de Bibliothèque(s), l’heure du conte inclusive dédiée aux enfants qui ont des besoins particuliers (autisme par exemple).
Et « Des contes de Reines » ici

#119 «Mois des fiertés»

Pendant tout le mois de juin, depuis plusieurs années, la Free Library (BP, Philadelphie, Pennsylvanie, USA, 1 581 000 hab.) célèbre la diversité culturelle de la communauté LGBTQIA+ (lesbienne, gay, bisexuelle, transgenre, queer (ou) en questionnement, intersexuelle, asexuelle (ou) alliée et plus encore). En 2019, plus de 30 bibliothèques du réseau de la Free Library ont participé au programme du «Mois des fiertés». Il regroupe des concerts pop-up, des projections de films, des discussions sur la littérature transgenre, de la poésie, des histoires non sexistes, des ateliers de compétences culturelles LGBTQIA+, des ressources éducatives en santé, des heures du conte par des drag queens, des soirées jeux, des lectures à voix haute et même un programme pour les propriétaires d’entreprises et les entrepreneur·euse·s LGBTQIA+, et bien plus encore !

Vu aussi à New York (BP, État de New York, USA, 8 623 000 hab.), à Washington D.C.  (BP, USA, 6 216 600 hab.), à McGill (BU, Montréal, Québec, Canada) et à BAnQ (BN-BP, Montréal, Québec, Canada) :

Festival Fierté Montréal à BAnQ (Montréal, Québec)
Crédit photo : CC BY-SA Delphine Zavitnik

#137 Des ateliers de conversation

Moments d’échanges et de rencontres conviviales, les ateliers, souvent hebdomadaires, de conversation en français pour les primo-arrivant·e·s et les personnes qui maîtrisent mal le français, ou de conversation dans une langue étrangère, apparaissent de plus en plus dans les médiathèques.
Chaque mercredi, à la médiathèque communautaire de Sarreguemines Confluences (BP, Moselle, 21 200 hab.), deux ateliers Français Langue étrangère (FLE) sont organisés et animés par une bibliothécaire. L’un s’adresse aux personnes de niveau débutant/intermédiaire et est axé sur la grammaire et le vocabulaire. Dans le second, les participant·e·s, plus avancé·e·s, discutent d’un sujet de société. L’intention était d’attirer de nouveaux publics, et de dynamiser le fonds FLE et langues étrangères, les cabines et les méthodes de langue FLE. Ces ateliers font de la médiathèque un lieu de référence et de ressources pour les personnes d’origine étrangère. Lors du festival nommé «Migration», les participant·e·s ont présenté leur parcours de vie, permettant de déconstruire les clichés autour des migrant·e·s économiques qui viendraient « profiter des prestations sociales »…

Vu aussi dans les médiathèques du réseau de Plaine Commune (BP, Seine-Saint-Denis, 435 300 hab.) avec leurs ateliers Blabla, à la bibliothèque Vàclav Havel (BP, Ville de Paris, 2 187 500 hab.),  à Langres (BP, Haute-Marne, 7 800 hab.). […]

Film documentaire Atelier de conversation (2018) de Bernhard Braunstein, dont l’ABF a été partenaire

« À la Bibliothèque publique d’information, au Centre Pompidou à Paris, des personnes venant des quatre coins du monde se rencontrent chaque semaine, lors de l’Atelier de conversation pour parler français. Les réfugié·e·s de guerre côtoient les hommes et femmes d’affaire, les étudiant·e·s insouciant·e·s croisent les victimes de persécutions politiques. Malgré leurs différences, elles et ils partagent des objectifs communs : apprendre la langue et trouver des allié·e·s et des ami·e·s pour pouvoir (sur)vivre à l’étranger. C’est dans ce lieu rempli d’espoir où les frontières sociales et culturelles s’effacent, que des individus, dont les routes ne se seraient jamais croisées, se rencontrent d’égal·e à égal·e. »

#175 Une signalétique percutante et inclusive

Dans l’esprit Code de la route, cet autocollant posé sur la porte de la bibliothèque d’Entresse (BP, Helsinki, Finlande, 642 000 hab.) affirme : « Zone sans discrimination ». Il a été conçu dans le cadre d’une campagne du ministère de l’Intérieur en lien avec de nombreux acteurs sociaux. 1 200 organisations se sont déclarées « Zone sans discrimination », dont 29 bibliothèques. […]

Bibliothèque d’Entresse, Helsinki (Finlande)
Crédit photo : CC BY-SA Amandine Jacquet

La suite de cet article ainsi que d’autres exemples de communication drôles et anti-clichés sont à retrouver dans le numéro 100 de Bibliothèque(s).

Vous en voulez plus ? Procurez-vous le numéro 100 de Bibliothèque(s) : c’est par ici !

Les auteures :

  • Après avoir travaillé à la bibliothèque municipale de Valence, Nathalie Étienne occupe désormais un poste d’assistante à la Médiathèque Départementale de la Drôme à CREST (site ouvert aux publics). Elle est responsable du secteur musique et de la communication.  Amateure de street art, elle y a organisé divers événements (Yarnbombing, Inside Out Project). Son compte Instagram @knittie_librarian est le reflet de cet intérêt. 
    Elle a collaboré avec Amandine Jacquet à élaborer le dossier « + de 100 idées pour changer ta bib» du numéro 100 de la revue Bibliothèque(s) (ABF, 2020).
  • Bibliothécaire et formatrice, Amandine Jacquet a travaillé en bibliothèques municipales et départementales, puis à l’Enssib, avant de devenir formatrice et consultante pour les bibliothèques.
    Elle est membre de la commission internationale de l’ABF et de la section Management des Associations de Bibliothèques (MLAS) de l’IFLA.
    Elle a coordonné l’ouvrage Bibliothèques troisième lieu (ABF, 2e édition revue et augmentée en 2017, publication en italien 2018), ainsi que l’ouvrage Concevoir une bibliothèque rurale (ABF-ABD, 2018). Elle a collaboré avec Nathalie Étienne à élaborer le dossier « + de 100 idées pour changer ta bib» du numéro 100 de la revue Bibliothèque(s) (ABF, 2020).

Un docteur qui rend pop la psy

Difficile en France d’aborder le sujet de la santé mentale sans avoir en tête certains clichés qui sont associés au monde psychiatrique. Le nom de plusieurs maladies sont devenues des expressions courantes au point de devenir au mieux l’expression un défaut passager et au pire une insulte. En résulte une grande souffrance des personnes concernées qui subissent en plus de leurs symptômes des situations de psychophobie.

Quand on pense représentation de la folie dans l’art, on pense plus facilement au cri de Munch ou à la mélancholie de Dürer qu’à Black Swan ou Melancholia.

Pourquoi parler de santé mentale?

La question se pose dans les colonnes de ce blog. En effet, dans le cadre de la légothèque, nous n’interrogeons pas habituellement cet aspect du « soi ». Pourtant, il a été montré par de nombreuses études scientifiques et sociologiques que les discriminations et la stigmatisation de personnes parfois en situation de précarité (comme les migrant.e.s ou les personnes LGBT le sont souvent) sont des facteurs de l’apparition de détresses psychologiques. Et cela devient un sujet de santé publique lorsque l’on sait que « les homosexuels/bisexuels masculins présentent de 2 à 7 fois plus de risque d’avoir fait une tentative de suicide que les hommes hétérosexuels exclusifs ; les femmes homo/bisexuelles présentent de 1,4 à 2,7 fois plus de risque par rapport aux femmes hétérosexuelles[1] ».

Au regard de ce constat glaçant, il est intéressant de se demander pourquoi il semble si difficile de traiter le la question alors que depuis plusieurs années de nombreuses figures de la pop culture prennent positions et décident de témoigner.

Et les bibliothèques?

Quand on s’intéresse au sujet des troubles mentaux, on retrouve souvent des ouvrages médicaux ou encore ce sont les collections de développement personnel que nous retrouvons le plus souvent dans les bibliothèques. Il est alors difficile de trouver des ressources permettant de déstigmatiser les personnes concernées et de leur permettre une forme d’identification. Pourtant la fiction est friande de représentations parfois hyperboliques de la « folie », à l’image du dernier film de Todd Phillips, Joker, au succès retentissant au point que Joachim Phenix obtienne récemment l’oscar du meilleur acteur. Pourtant de l’avis du psychiatre Jean Victor Blanc[2], le personnage du Joker est justement un ensemble de troubles psychiatriques qui ne sont pas propre à une maladie en particulier.

Tag représentant Heath Ledger dans la peau du Joker. Source: Wikimédia Commons

Une histoire de la folie à l’âge moderne

Le psychiatre Jean Victor Blanc souhaite dans son livre Pop & Psy (Plon, 2019) vulgariser les connaissances de la psychiatrie sur les troubles mentaux. Dans son livre, il illustre et explique les symptômes de ces troubles et les compare aux représentations que nous retrouvons dans l’imaginaire de la pop culture. L’auteur explique les troubles psychiatriques comme la bipolarité, la schizophrénie ou la dépression (plus de 300 millions de personnes touchées au monde selon l’OMS ! ) au prisme de films qui ont reçu un accueil souvent triomphal de la part du public et de la critique.

S’intéressant aux célébrités et à des figures de fictions, il souhaite démystifier des représentations désormais ancrées. C’est également l’occasion d’expliquer l’évolution des traitements psychiatriques : le traitement aux électrochocs du film Vol au-dessus d’un nid de coucou (1975) existe mais il a grandement évolué et concerne un cas spécifique de traitement contre la dépression. Pour le médecin, expliquer les avancées de cette discipline, c’est faire reculer la peur des traitements encore emprunts de nombreux préjugés.

Angelina Jolie Effect

L’approche de la vulgarisation, mêlant souvenirs d’un médecin et réminiscences de filmographies ou de revue people permet de toucher un vaste public, bien plus large que celui des personnes concernées. Cela permet une meilleure connaissance de maladies de plus en plus présentes autour de nous et parfois invisibles. L’auteur organise d’ailleurs des conférences – cinéma où il prend le temps d’analyser un film en particulier.

En tant que personne concernée, j’ai également apprécié ce rapport à la fiction : si les figures identificatrices sont importantes pour se construire une identité, la lecture critique et médicale sur des exemples que nous connaissons permet de comprendre la complexité de ce type de maladies.

Jean Victor Blanc souligne que trop souvent, les figures qui évoquent la folie sont négatives : « Alors que très souvent la figure de l’artiste atteint de maladie mentale est incarnée par Camille Claudel ou Antonin Artaud, pourquoi ne pas évoquer plus souvent l’incroyable destin de Niki de Saint Phalle ? Hospitalisée à 22 ans et traitée par une cure d’électroconvulsivothérapie, elle démarre sa carrière d’artiste et elle crée jusqu’à son décès, à 71 ans. » Pourquoi dès lors ne pas regarder vers de nouvelles figures populaires ?

Quelques points négatifs : des références très marquées par la culture américaine, et peut être un manque de références littéraires. Pour autant, Jean Victor Blanc réussit à initier un travail de déstigmatisation grâce à la vulgarisation scientifique.

Et vous, quelles œuvres ont bousculé votre vision sur ce sujet ?


[1] Beck, François, et al. « Risques suicidaires et minorités sexuelles : une problématique récente », Agora débats/jeunesses, vol. 58, no. 2, 2011, pp. 33-46.

[2] Il explique son point de vue sur le film dans une interview auprès de Kombini : https://www.konbini.com/fr/cinema/joker-video-les-vrais-savent-psychiatre

Pour ne pas en finir avec Eddy Bellegueule…

Parfois, un livre vous poursuit. C’est le cas d’En finir avec Eddy Bellegueule. Un premier roman paru récemment au Seuil. Rude et ingrat comme l’histoire qu’il porte, tendre comme une blessure intime.

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Un guide du lecteur multilingue

Parmi les différentes actions que les bibliothèques peuvent mettre en œuvre pour se montrer accueillantes et s’adresser à l’ensemble de leurs publics, se trouve la possibilité de distribuer un guide du lecteur multilingue de façon à rendre les collections et les services accessibles à tous, autant que possible dans leurs langues d’origines.

C’est le cas notamment de la Médiathèque Grand M, la plus grande bibliothèque de quartier du réseau de Toulouse, ouverte en mars 2012. Lire la suite

Qui nous dit qui nous sommes ? (2e partie)

Ce billet fait suite à ce premier qui, il y a quelques mois, initiait une réflexion à partir de cours de l’enseignant-chercheur en sociologie Claude Poissenot. Ses interrogations se confrontent aujourd’hui au débat sur le « mariage pour tous ».

Du premier papier (je n’ose pas dire écran) je copie et je colle les réponses apportées à la question « Qui nous dit qui nous sommes ? » : « la famille, les amis, les enseignants, les thérapeutes, les fiches d’état civil, les médias, les sondeurs, les sociologues, les publicitaires, les gourous… ».

Je me fais aujourd’hui médiateur et j’invite les lecteurs du blog de légothèque à lire sur le site web de Médiapart la tribune de Anne-Laure BonvalotBrice ChamouleauBertrand Guest et Canela Llecha, doctorants en sciences humaines et sociales, entrant dans le débat sur le mariage pour tous afin « que de nouvelles manières d’exister, radicalement égalitaires, puissent un jour advenir ».

Cette tribune est intitulée Nos vies à la radio.

Selon moi ce titre est à entendre comme la dénonciation d’un vol, d’une usurpation de la parole (et de fait de la pensée) : sous prétexte que ceci lui est légitime, Untel dit ce que un Autre est censé penser, faire… enfin vivre. S’il s’agit bien là d’une appropriation (de la parole et de fait de la pensée), est-ce cela être légitime : s’approprier ?

Je pense que nous sommes bien dans la question posée par le sociologue Claude Poissenot : « Qui nous dit qui nous sommes ? » car nous avons dans cette tribune deux réponses : Qui nous dit…  « des partis politiques et des « responsables » religieux » ; …qui nous sommes ? « un groupe de personnes différentes ou pas tout à fait normales mais tellement sympathiques et même nécessaires ». Et ce qui est frappant c’est que le principal intéressé, le nous, n’est finalement pas présent : il est représenté (rendu présent) mais sans permission, il est interprété, sujet mais sujet de discussion.

Quel lien avec les bibliothèques et leurs enjeux ?

Peut-être discuter de la légitimité des bibliothécaires de juger ce que les lecteurs « doivent » lire et ce qu’ils « ne doivent pas » lire (écouter, visionner…) :

« Cet auteur est un auteur à succès qui ne changera pas la marche du monde. Celle-là est trop élitiste pour notre public majoritaire. Celle-ci ne vote pas pour le même parti politique que moi. Celui-là ne vole pas haut. »

Certes, plus un bibliothécaire a conscience de lui-même, plus il peut écarter ce genre de pensées ou leur apporter des nuances,  mais quel que soit le degré de conscience qu’il a de lui-même, le bibliothécaire doit faire des choix : il ne peut tout acheter, tout mettre en rayon, atteindre l’exhaustivité. Ou alors si : il le peut ?

Disons ici que non et disons encore une fois qu’un bibliothécaire, suivant le recul qu’il a sur lui-même (notamment son éducation, sa filiation), sera plus ou moins en mesure d’assurer un équilibre dans ses rayons, équilibre à l’image de la biodiversité (dans l’espère humaine…).

Je donnai en exemple l’éducation et la filiation mais il peut être aussi question de sentiment d’injustice : nous pouvons imaginer qu’un bibliothécaire qui milite dans sa vie privée pour une cause sera tenté, lorsqu’il passe commande d’ouvrages, de donner de la voix à cette cause et de faire taire la voix opposée. Quelle légitimité à cela ? N’est-ce pas s’approprier un sujet de discussion plutôt que le faire vivre ? N’est-ce pas dépasser le rôle strictement professionnel du bibliothécaire ? Mais alors, si un bibliothécaire met en avant par une animation un sujet peu ou très subjectivement traité par les massmedia (pour rester dans l’exemple de la tribune), que fait-il ? Milite-t-il ou exerce-t-il sa profession ?

S’il l’exerce alors bibliothécaire est le nom donné à la fonction qui consiste, entre autre, à être le gardien de la diversité de points de vue, de sentiments, d’émotions – exprimés par des livres, des images, du son…

Alors un bibliothécaire doit-il être en mesure d’assurer que son fonds est équilibré ou qu’à l’image de cet équilibre vers lequel il faut tendre il lui semble juste et même de son devoir de mettre en valeur un sujet peu ou très subjectivement traité hors de ses murs ?

(Bien sûr je dis son fonds et ses murs pour des facilités d’écriture non pour dire que le bibliothécaire s’approprie le bien public).

Ce rôle d’équilibriste est probablement encore plus affirmé dans les bibliothèques de petite taille : comment traiter partialement un sujet avec peu de place et de moyens financiers ? Le bibliothécaire doit toujours faire des choix : privilégier le point de vue le moins représenté dans les massmedia (pour rester dans l’exemple de la tribune) ?

(…)

Enfin, oui, bien que non prolifique sur ce blog, j’ai succombé à l’attrait du être dans l’actualité. Ou alors c’est que cette tribune m’est apparue au-delà de l’actualité. Ainsi je fais coup double. Par l’écriture je cherche à reproduire une intense sensation : un sentiment ou plutôt l’émotion d’un moi qui se sent proche d’autres mois. Un moi qui est, quelle que soit sa singularité, de ce Nous volatile qu’est l’Humanité.

C’est qu’il faut faire effort pour exister, se sentir vivre, se faire entendre ?

En tout cas, beaucoup ne se gênent pas pour se faire entendre au point de parler pour d’autres, ne se gênent pas pour dire de certains ce qu’ils pensent d’eux et non ce qu’ils savent d’eux (puisque : qu’en savent-ils ? Et même et avant tout, ces penseurs : que savent-ils et que disent-ils d’eux-mêmes ?).

Gérald Loye

NB : Médiateur : [Dictionnaire de la langue française, Encyclopédies Bordas, © SGED, Paris 1994] I. nom. 3. BIOCHIMIE, PHYSIOLOGIE. Substance libérée par les fibres nerveuses et par l’intermédiaire de laquelle ces fibres agissent sur d’autres éléments cellulaires. La noradrénaline et l’acétylcholine sont des médiateurs chimiques.

« Qui nous dit qui nous sommes ? » (1re partie)

Ce fut entre 1999 et 2001, lors d’un cours à l’IUT Charlemagne à Nancy, que Claude Poissenot débuta une série de cours en interrogeant ses élèves ainsi : « Qui nous dit qui nous sommes? »

Je le regrette mais je ne prends pas le temps maintenant de fouiller dans mes archives afin de voir si oui ou non j’ai conservé les notes de ce cours. Je vais  donc procéder avec ma mémoire.

Celle-ci m’indique que les réponses des élèves à la question « Qui nous dit qui nous sommes? » avaient été les suivantes : la famille, les amis, les enseignants, les thérapeutes, les fiches d’état civil, les médias, les sondeurs, les sociologues, les publicitaires, les gourous…

Puis nous, étudiants, avions fait des commentaires. Nous avions dit que tous ne portent évidemment pas la même attention à notre égard. Ils sont plus ou moins intéressés : s’attirer des faveurs, vendre un produit, rendre dépendant, faire croire à une chose irréelle, voilà ce que certains attendent en retour de leur communication avec chacun d’entre nous.

Si cela est vrai, nous pouvions penser que la construction de soi se réalise au milieu d’une forêt d’informations, informations qu’il faut savoir très souvent décoder, notamment par un « Quel est son intention? », si l’instinct ne suffit pas à percevoir la volonté du communiquant.

Poser la question « Qui nous dit qui nous sommes? » était une façon pertinente d’introduire une série de cours de sociologie, qui plus est à des élèves inscrits dans un département nommé « Information – Communication ».

Cependant cette introduction n’a propablement pas aidé les étudiants à se construire, ce n’était pas le but, mais pourquoi pas à focaliser leur réflexion sur leur propre identité et le processus de leur construction.

Gérald Loye

NB : Claude Poissenot est sociologue, enseignant à l’IUT « Métiers du livre » de Nancy. Ses travaux portent notamment sur les publics des bibliothèques mais aussi sur la lecture et ses représentations. Il travaille à l’écriture d’un nouveau modèle de bibliothèque plus en phase avec la population desservie. A cette fin, il a conçu un site web accessible à tous les intéressés (http://penserlanouvellebib.free.fr)
[Source de la note sur Claude Poissenot : http://www.livreshebdo.fr/weblog/claude-poissenot/23.aspx]