Les Imaginales d’Épinal 2021

L’édition 2021 des Imaginales a eu lieu du 14 au 17 octobre dernier à Epinal. Cette édition, bien particulière suite au COVID, a été riche en colères et revendications. Que ce soit lors des tables rondes ou des discours, les intervant·es en ont profité pour rappeler l’état du monde du livre, avec deux points principaux : le manque d’inclusivité et les oppressions toujours présentes dans le milieu (sexisme, racisme, validisme…), et la précarité des auteurs et autrices.

Tous les propos des intervenant·es pendant les tables rondes ne sont pas résumés ici : ont été sélectionnés ceux liés aux thématiques de la commission Légothèque.

Bannière des Imaginales

Actes odieux, propos discriminants, stéréotypes sexués : l’écrivain a-t-il une responsabilité vis-à-vis de ses lecteurs ?

Avec David BRY, Isabelle BAUTHIAN, Lionel DAVOUST et Pascaline NOLOT / Modération Valérie LAWSON

La question de la définition des « trigger warning » ou TW a ouvert la table ronde, avec un rappel sur le fait que les avertissements avant des contenus sensibles ne datent pas d’hier. En effet, déjà à la télévision la mention « s’adresse à un public averti » s’affichait avant certains programmes. Les limites d’âge décrétés par le CNC en sont aussi un exemple. Tous ces outils ont le même but que les TW : ne pas surprendre les spectateurs et spectatrices avec quelque chose qui pourrait les choquer.

D’après Lionel DAVOUST, le fait d’avoir une parole publique implique un usage responsable de celle-ci, et la mise en place pour les autaires de la « validation en temps réel ». Ce que l’autaire écrit et ce qu’iel valide est très différent et peut être marqué grâce à la distanciation. Il faut se poser la question du point de vue de l’autaire sur les actes des personnages : approbation, soutien, dénonciation… ?

Pour Isabelle BAUTHIAN, le traitement des sujets sensibles dépend non seulement du point de vue de l’autaire, mais également du thème de l’œuvre. S’il s’agit de fantasmes assumés, il n’y a aucune limite à ce qui peut être écrit. Cependant, dans le cadre d’une œuvre réaliste, et d’autant plus si les autaires ont des biais (par exemple les auteurs masculins qui décrivent longuement la poitrine des femmes), la relecture est la base. Elle insiste cependant que cette relecture, qui peut s’apparenter au travail d’un·e sensitivity reader, n’engage à rien : l’autaire est seul·e décisionnaire final·e. Cette relecture peut être faite par deux ou trois personnes concernées, même pour des choses qui ne sont pas sensibles : l’exemple donné est celui des pompiers. Si on écrit une fiction les mettant en scène, pour éviter d’écrire quelque chose de fantasmé ou de trop éloigné de la réalité, on peut demander leur point de vue aux gens dont c’est le métier. Au final le recours à une relecture par des personnes concernées est une question de crédibilité et de respect du lectorat.

Elle pose également la question du divulgâchage avec la liste des TW en début de roman. Ces listes sont destinées à des personnes ayant des troubles du stress post-traumatique (souvent abrégé en PTSD pour Post Traumatic Stress Disorder). Ces listes peuvent être mises à la fin du roman pour n’être lues que par les personnes qui en ont besoin.

L’écriture pour Isabelle BAUTHIAN sert à questionner, voire dénoncer. Il faut être clair·e sans marteler et faire preuve de subtilité. Se poser des questions n’est pas se brider, bien au contraire, il s’agit de se forcer à dépasser sa paresse intellectuelle. La responsabilité de l’autaire étant alors d’accepter le fait de ne pas avoir la science infuse.

Pascaline NOLOT évoque les conventions narratives qui sont dommageables mais utilisées par habitude, comme celui du héros qui ne le devient qu’après un traumatisme. L’exemple est particulièrement frappant avec le viol pour les héroïnes dont les conséquences sont une métamorphose, voire des améliorations.

Selon David BRY, l’altérité est une richesse qui est à la base de la littérature : les personnages sont forcément des autres. Il ajoute que « l’acte de lire, c’est de l’altérité ». De plus, l’autaire n’est jamais seul·e lors de la création : il y a les bêta-lecteur·ices, l’éditeur·ice, etc. Avoir une parole publique est une responsabilité forte. Il rappelle qu’il y a déjà des indices sur les contenus du livre sur la quatrième de couverture. Les lecteur·ices ont la responsabilité de ne pas ouvrir le livre, de le refermer – voire de le brûler.

Les intervenant·es insistent sur le fait que l’autaire est là pour faire passer un bon moment à ses lecteur·ices. Certes, l’écriture est cathartique comme le rappelle Pascaline NOLOT, et elle se fait donc pour soi avant tout. Mais qu’elle est également pour les autres, pour être lue (sinon les textes pourraient bien rester dans les tiroirs). L’écriture est faite pour être partagée. La littérature a pour but de questionner les lecteur·ices sur elleux-même : « Et toi, qu’est-ce que tu en penses ? Que ferais-tu dans cette situation ? »

Rebelles, insurgées et autres héroïnes : des femmes au cœur de l’action

Avec Christelle DABOS, Jean-Laurent DEL SOCORRO, Estelle FAYE, Célia FLAUX et Pascaline NOLOT / Modération Anne BESSON

La table ronde s’est ouverte avec une intervention de Jean-Laurent DEL SOCORRO, chez qui il existe deux approches de la place des héroïnes dans les fictions historiques : soit mettre en avant des figures de femmes plus ou moins connues (comme il l’a fait dans Boudicca), soit faire un essai historique mais en ajoutant de la parité. Il s’agit pour lui de démarches politique et militante.

La parole a ensuite été donnée à Estelle FAYE, qui a expliqué qu’elle a déjà été conviée à une table ronde similaire il y a sept ans environ. Son discours a été clair sur la question de la place des héroïnes : le public et les critiques applaudissent l’ouverture de l’imaginaire sur le sujet, son avant-garde presque, mais en oublie le sujet principal : la place des autrices dans l’imaginaire. En effet, dès que celles ci sortent des genres étiquetés comme féminins (romance, bit-lit, young adult), elle « s’en prennent plein la gueule ». En dehors de certains lieux privilégiés (elle cite les Imaginales et les blogs), les femmes sont rabaissées : la place des autrices est un combat de tous les jours dans la fantasy adulte. Pascaline Nolot ajoute qu’en effet, c’est parce que la littérature jeunesse et YA est perçue comme une « sous-littérature féminine » que les autrices ont pu y avoir une place prépondérante.

Les héroïnes de SFFF servent d’écran de fumée pour masquer la place des autrices dans le milieu, continue Estelle FAYE qui pointe du doigt l’hypocrisie d’un milieu qui se veut progressiste. En littérature blanche, plusieurs femmes sont dans les listes des meilleures ventes (comme Amélie Nothomb par exemple), mais pas en SFFF. C’est même cette vision historique de supériorité par rapport à la blanche qui empêche toute remise en question du milieu. [Note du 03/11/21 : la première femme dans le classement Livre Hebdo des ventes 2020-2021 en imaginaire est Vinciane DESPRET à la 24ème place pour Autobiographie d’un poulpe et autres récits ; la seconde est Samantha SHANNON à la 35ème place pour le premier volume du Prieuré de l’Oranger. Au total, sur les 50 meilleures ventes, à peine 3 sont des femmes, la dernière étant Margaret ATWOOD en 40ème place pour Les Testaments. En comparaison, dans le top 10 des meilleures ventes de romans en 2020, Leïla SLIMANI a la 5ème place, Elena FERRANTE la 9ème et Virginie GRIMALDI la 10ème].

Célia FLAUX a fait une brève intervention pour préciser que la mise en parallèle de discriminations fictives en littératures de l’imaginaire permet de donner des armes contre le sexisme – et contre d’autres discriminations.

Auteurs et récits atypiques

Avec Cordélia, Jeanne-Mariem CORREZE, Emilie QUERBALEC et Laurine ROUX / Modération Christophe de JERPHANION

Cordélia a ouvert la table ronde en rappelant que les personnages perçus comme « atypiques », notamment en littérature jeunesse, ne l’étaient en réalité pas tant que ça : ils représentent des personnes peu vues mais très présentes au regard du total de la population (qui vivent des discriminations à cause de leur handicap, sexualité, genre, etc.). Les personnages sont perçus comme atypiques justement car pas représentés la plupart du temps. Cordélia rappelle cependant qu’il y a plus de personnes non cishétéros que de personnes ayant les yeux verts en France – et ajoute qu’il était donc plus probable qu’Harry Potter soit gay plutôt qu’il ait des yeux de cette couleur.

Aussi, Cordélia ajoute que dans la littérature jeunesse, si l’héroïne est atypique, le sujet est souvent la difficulté qu’il y a à s’intégrer, dans un cadre contemporain, et les intrigues tournent autour des problèmes liés à ce côté atypique. Mais même les enfants « atypiques » ont le droit de vivre des aventures et de s’imaginer les héros et héroïnes dans la littérature de l’imaginaire.

Cordélia, lors d’une autre intervention, a parlé de la place de l’écriture inclusive en littérature jeunesse. En effet, lors de l’écriture de son premier roman, elle n’osait pas utiliser le pronom iel, dans une forme d’auto-censure : c’est son éditrice qui le lui a proposé. Emilie QUERBALEC a renchéri en expliquant que son IA, genré·e au neutre en théorie, est en réalité genré·e alternativement au masculin ou au féminin dans son roman Quitter les monts d’automne et désigné·e parfois sous le terme « navigateur » au masculin, ou « interface » au féminin.

Jeanne-Mariem CORREZE explique avoir rempli son roman de femmes, notamment en réaction à des œuvres d’auteurs qu’iel apprécie mais ne présentant que peu, voire pas, d’héroïnes.

L’utilisation du point médian a elle aussi été rapidement évoquée, avec la conclusion qu’il pouvait être utilisé sans problème dans les mots dans lesquels il n’altérait pas la prononciation, notamment pour ne pas gêner le jeune public lors de lecture orale en classe, par exemple.

Accueillir, écouter, protéger… Pour en finir avec le sexisme dans l’édition !

Silène EDGAR, Betty PICCIOLI, Lionel DAVOUST, Jérôme VINCENT / Modération Sylvie MILLER

Betty PICCIOLI rappelle l’historique de « l’affaire Marsan ». Le sujet est d’abord évoqué sur les réseaux sociaux à l’automne 2019. Elle commence alors à récolter des témoignages. En février/mars 2020, Mediapart prend contact avec elle pour lancer une enquête à long terme, qui aboutira à la publication d’un article le 21 avril 2021. Par la suite, huit autrices, représentant une trentaine de livres du catalogue Bragelonne, adressent un courrier aux actionnaires pour annoncer leur volonté de retrait.

Silène EDGAR annonce avoir « eu peur », pendant toutes ces années. Elle détaille ses nombreux diplômes, ses prix littéraires et traductions, et se demande ce qu’il faudrait qu’elle ait de plus pour qu’on la croit. Elle explique que le directeur du festival a refusé que Stéphane Marsan ne soit plus présent sur les speed-dating, rendez-vous phare des Imaginales et dont elle a la charge, et annonce dans la foulée que, tant qu’il sera en poste, elle ne s’en occupera plus. L’autrice s’insurge qu’il faille en passer par la justice pour que les choses bougent, estimant que même sans elle, « on doit pouvoir dire que c’est pas normal ». Son intervention complète est disponible sur le site d’actuSF.

Betty PICCIOLI précise que l’une des craintes était de ne pas être crue. Une journaliste de Mediapart lui confia que l’intervention de Lionel DAVOUST, sur son site, a crédibilisé la prise de parole de ces femmes, ce que personne ne manque de pointer comme étant un véritable problème.

Le festival en lui-même a une marge d’ amélioration, notamment au niveau de l’accessibilité : les navettes pour se déplacer sur l’ensemble du festival étaient peu visibles, peu nombreuses et se terminaient avant la fin des dernières tables rondes ; sur l’ensemble des lieux, seules quatre toilettes étaient accessibles, et aucune n’était adaptée aux personnes à mobilité réduite ; enfin, aucun espace calme n’a été proposé pour permettre notamment aux personnes neuroatypiques de s’isoler et de se reposer : comme l’a signalé Lionel DAVOUST lors de l’une de ses interventions, il s’agit pourtant d’une pratique déjà répandue dans les salons à l’étranger.

En ce qui concerne la précarité des auteurs et autrices, si celleux-ci étaient rémunéré·es pour les tables rondes et interventions, ce n’était pas le cas pour les dédicaces, contrairement à ce que préconise la charte des auteurs et illustrateurs pour la jeunesse.

Enfin, on ne pourra que déplorer l’absence d’hommage à Hubert lors de la remise des prix des Imaginales – dont il est pourtant le lauréat dans deux catégories. Les autres prises de paroles, militantes, passionnées, ont été retranscrites sur le site de Fantastiqueer.

L’événement est tout de même une réussite grâce aux volontés politiques fortes et qui a réuni tous les acteurs de la chaîne du livre après des mois particulièrement compliqués. Autant de tables rondes, d’expositions, d’invité·es en présentiel, pour une organisation bien différente de ce que peut être le festival des Imaginales en temps normal : une très belle réussite. Un grand merci à tout·es les organisateurs et organisatrices pour leur travail et vivement l’édition 2022 (du 19 au 22 mai), sous des températures plus clémentes on l’espère !
Félicitations également aux collègues de la BMI d’Epinal, pour la dixième édition de la Murder Party, particulièrement réussie !

Bonus : rapide retour sur les Utopiales

Tout juste deux semaines après les Imaginales se tenait le traditionnel rendez-vous de fin octobre : les Utopiales de Nantes.

Le festival avait publié en amont une charte de conduite s’attardant sur les notions d’inclusivité et de lutte contre le harcèlement, notamment.

Dès le premier matin, une table ronde traitant de la grammaire inclusive donna le ton d’un week-end qui exposa des différences de position majeures sur des sujets, de fait, bouillants. Nous eûmes ainsi le droit à une comparaison entre la grammaire inclusive et rien de moins que la novlangue ! Dans le même temps fut également rappelée la construction historique de la « domination » du masculin sur le féminin dans la langue française.

Plus tard, ce même vendredi, la discussion Nos élans mécaniques provoqua de vives réactions du public suite aux positions, qualifiées de « réactionnaire » de l’un des intervenants. Ses interventions sur « un enfant c’est le fruit de l’amour de deux personnes » semblèrent faire l’unanimité… contre lui.

La table ronde intitulée Les biais racistes et sexistes attaquent constitua un fort moment de communion antisexiste – principalement – dans lequel témoignages et punchlines se succédèrent pour le plus grand plaisir du public. Aviez-vous remarqué que personne n’est gay tout au long des neuf saisons de la série Charmed, se déroulant à San Francisco ? D’intéressants principes furent énoncés : le manque de représentation pousse à se sentir comme étant le personnage secondaire de sa propre histoire ; la meilleure façon de lutter contre les biais consiste à les nommer, les visibiliser ; les écosystèmes (santé, justice, etc) doivent devenir safe, pas juste les personnes ; il faut être contre l’exclusion, plus que pour l’inclusion ; le droit à la colère est le premier à réacquérir, et c’est un privilège que de n’être pas en colère. Une intervention venue de la salle permit de mettre également en lumière le validisme et de rappeler l’importance de garder une attention constante à la prévention de nos biais.

Signalons aussi une stimulante restitution de labo-fiction sur le thème Et si les femmes n’avaient pas été éjectées de l’informatique ? En partant de cette question et en organisant en amont du festival trois séances d’échanges réunissant quatorze participantes, les membres du collectif La Résille ont fait naître des personnages, un lieu, des inventions, des initiatives s’inscrivant dans une démarche de « futur désirable ». Et la promotion des bienfaits du collectif, pour cette occasion non pas pour « être dans la réaction à un truc pourri, mais juste dans un temps de création libre. »

Ou bien encore un échange sur les questions trans, présenté par sa modératrice comme « la transidentité pour les nul·les ». Les intervenant·es piochaient dans un chapeau des questions fréquentes pour qui commencerait à s’intéresser au sujet. Quelle est la différence entre sexe et genre ? Qu’est-ce que le dead name ? Ou bien encore une invitation à présenter des termes spécifiques. L’occasion d’alerter sur la violence des TERF.

De l’avis d’habitué·es du festival, si le contenu pouvait parfois manquer de profondeur sur les sujets liés aux thématiques de la Légothèque, l’existence même de certaines discussions publiques aurait encore été impensable il y a quelques années. Une idée notable fut exprimée lors d’au moins deux débats : s’il y a bien un public qui devrait être apte à comprendre et enclin à accepter des modifications liées à la langue ou aux pratiques sociales, c’est le lectorat des littératures de l’Imaginaire, au premier rang desquelles la science-fiction.

Une réflexion sur “Les Imaginales d’Épinal 2021

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