Aux marges de l’archivage : les questions LGBTQI, comment archiver une culture underground?

La commission Légothèque propose dans ce billet à Camille Briquet, étudiante en Métiers du livre spécialité Bibliothèque-Médiathèque-Patrimoine à l’IUT Bordeaux Montaigne, de présenter son travail autour de son mémoire de DUT intitulé « Aux marges de l’archivage : les questions LGBTQI, comment archiver une culture underground ? » soutenu en juin 2018.
Théoriquement la France n’a pas de problèmes avec ses archives. Contrairement à certains pays du Sud, la France a une vraie politique d’archivage depuis le XIIe siècle. Le principal problème aujourd’hui n’est pas d’archiver à proprement parler, mais plutôt d’archiver mieux, en tout cas moins, pour soulager les institutions saturées. Pourtant, malgré une véritable politique d’archivage, et des administrations pour la soutenir, certaines archives manquent à l’appel. Si l’on peut admettre que la communauté LGBTQI (Lesbienne, Gay, Bi, Trans, Queer, Intersexe) a obtenu en France de nombreux acquis sociaux, une question reste pourtant en suspens, et ce depuis au moins les années 80 : celle de l’archivage de ses mémoires.
Les textes réglementaires qui encadrent les archives nous montrent que la collecte et la conservation des archives sont une obligation légale. Et sont concernés par le terme « archives » « […] l’ensemble des documents, y compris les données, quels que soient leur date, leur lieu de conservation, leur forme et leur support, produits ou reçus par toute personne physique ou morale et par tout service ou organisme public ou privé dans l’exercice de leur activité. » Et pourtant malgré cette réglementation les archives dites LGBTQI ne sont pas, ou très peu et dans des conditions particulières, conservées par les institutions françaises. Si la question des archives LGBTQI est depuis longtemps en suspens c’est notamment parce qu’elle est sous-tendue par deux questions distinctes : déjà, pourquoi archiver les ressources LGBTQI et ensuite comment archiver ces ressources ?

Les archives, fabrique de l’histoire

L’Histoire étant un mode de connaissances par traces, il nous faut conserver les traces du passé et du présent. Les historien·ne·s ont et auront besoin de documents, de sources physiques à étudier pour pouvoir dire et écrire l’Histoire. A contrario, si les archives participent à la fabrication de l’Histoire, leur absence est synonyme de vide historiographique. Ainsi, l’absence de documents concernant les questions LGBTQI fait qu’il y a moins d’études sur l’histoire des LGBTQI et empêche les historien·ne·s de porter un regard plus attentif sur ces questions, voire un regard tout court.

Pourtant, l’histoire des LGBTQI, et l’histoire des marges en général, n’est pas une histoire marginale ni en marge de la société. C’est-à-dire que l’histoire des LGBTQI ne concerne pas uniquement ces derniers mais bien la société dans son ensemble. L’histoire LGBTQI française est une histoire de revendications, de progrès et d’apports à la société. En ce sens l’exemple du sida est édifiant. La mobilisation de la communauté gay, via des associations comme AIDES ou Act Up-Paris pour ne citer qu’elles, pendant la crise du sida des années 80-90 a eu des retombées positives pour l’ensemble de la société. En participant aux protocoles expérimentaux, les malades gay ont permis d’accélérer la recherche et d’aboutir aux tri-thérapies ; en exigeant une transparence et des réponses de la communauté médicale, les homosexuels ont permis, au moins partiellement, de rééquilibrer le rapport savoir-pouvoir entre les traitants et les traités ; en demandant des comptes à l’État, ils ont aussi permis d’aboutir à une meilleure prise en charge médicale et une meilleure prévention des risques. On pourrait aussi citer l’exemple de l’apport des lesbiennes au féminisme, des queers aux luttes ouvrières etc.

Alors, permettre d’écrire l’histoire des LGBTQI en prenant en charge l’archivage des mémoires LGBTQI c’est restituer l’apport que ces dernier·e·s ont eu pour l’ensemble de la société. Et c’est la société toute entière qui gagne à connaître l’histoire des LGBTQI. L’archivage devient alors un outil de lutte contre les discriminations. Bien souvent l’ignorance est à l’origine des discriminations et les discriminations à l’origine des replis identitaires. Permettre, par l’archivage, d’écrire l’histoire des LGBTQI c’est donc lutter contre les discriminations puisque c’est, notamment, restituer les apports de ces derniers à la totalité, leur rendre leur dignité. L’archivage des sources LGBTQI est d’autant plus nécessaire aux historien·ne·s que la mémoire gay est particulièrement fragile. Parce qu’elle a longtemps dû être cachée et intériorisée, l’identité homosexuelle n’a pas pu se créer de mémoire traditionnelle. La transmission de cette mémoire a été faite de manière orale et informelle, loin des cercles familiaux et institutionnels qui sont, généralement, considérés comme les garants spontanés de toutes formes de mémoire.

L’archive comme mode de construction de soi

Faute d’une solide connaissance de sa propre histoire, la communauté homosexuelle française s’est appropriée celles de communautés étrangères, on le note notamment par l’appropriation des émeutes de Stonewall, à l’origine de la gay pride. Si la communauté LGBTQI française s’est appropriée l’histoire de communautés étrangères c’est parce qu’avoir une histoire est nécessaire pour tout un chacun pour comprendre son identité. La question des archives est pour tous salvatrice parce que les archives ont une valeur probatoire, elles font preuves, ce sont elles qui attestent de l’existence. Le manque d’archives pose donc une question plus philosophique : puisqu’il n’y a que très peu de traces, de sources, les LGBTQI existent-ils ? Comment un·e jeune français·e LGBTQI peut-il avoir de l’estime pour lui même, lorsque la société, sa famille, le rejette, efface son existence de l’histoire officielle ? En ce sens, la crise du sida est révélatrice. C’est autour de cette période que se structure la philosophie des archives des LGBTQI. Pour lutter contre les familles qui les nient et la société qui reste aveugle à l’hécatombe en cours pendant les années 80-90, la communauté s’organise pour conserver les mémoires des disparus.

Ainsi la conservation des archives LGBTQI est nécessaire pour que les jeunes, et les moins jeunes, générations LGBTQI comprennent qu’elles ne sont pas orphelines, qu’elles font partie d’une communauté dont l’histoire est longue, riche et complexe. On estime que les jeunes homosexuel·le·s, bisexuel·le·s ou trans, ont un taux de suicide quatre fois plus élevé que l’ensemble des adolescents. À ce titre, la conservation des archives LGBTQI est nécessaire puisqu’elle permettra la valorisation de l’histoire LGBTQI. Or, cette valorisation est indispensable pour donner de l’estime de soi à ces jeunes LGBTQI et leur permettre de se construire une identité positive. En ce sens, la collecte et la conservation des archives LGBTQI est d’utilité publique.

Parce que les personnes LGBTQI sont des citoyen·ne·s, leurs archives sont protégées par les mêmes législations que celles des autres. En ce sens il est nécessaire qu’elles soient archivées au même titre que les autres. Mais la question des archives LGBTQI se pose aussi sur l’accès à ces archives. Alors qu’il est d’utilité publique pour les LGBTQI, mais aussi pour les non-LGBTQI, d’avoir accès à cette histoire, les archives LGBTQI doivent faire l’objet d’une collecte et d’une médiation particulière.

Un modèle archivistique à inventer

Une question subsiste dans la réflexion liée aux archives, elle concerne le savoir-faire : comment, et avec quels moyens archiver les mémoires de cultures et de communautés qui se sont construites en marges et en contrepoint des pouvoirs publics, de la société ? Traditionnellement, le dépôt des archives privées comme publiques est validé par l’expertise de l’archiviste seul·e. Ce·tte dernier·e doit déterminer le cycle de vie des documents, évaluer leur valeur et l’intérêt de leur préservation. Mais comment constituer la mémoire des minorités et des marginalisé·e·s sans impliquer celles et ceux-ci dans l’élaboration même du projet ?

Institutionnellement les archives dites LGBTQI n’existent quasiment pas, pour enfin les accueillir le modèle archivistique doit se ré-inventer. Par exemple, la notion d’appropriation des archives et du procédé archivistique est centrale pour l’espace militant LGBTQI qui ne voudrait pas se voir dépossédé de ses propres mémoires, celles-là même qu’il a bien souvent fallu produire en marge de la société et des institutions. L’espace militant LGBTQI exige un modèle archivistique dans lequel les archivé·e·s ne sont pas passif·ive·s, ils et elles doivent donc jouer un rôle dans la collecte, la conservation et la médiation de leurs archives.

Il faut admettre un renversement d’expertise quand il s’agit d’archiver des minorités parce que l’archiviste n’en est pas nécessairement expert·e. Qui mieux que les LGBTQI peuvent comprendre les différentes communautés, les sous-cultures, les formes de vies qui structurent le milieu LGBTQI ? Intégrer l’espace militant LGBTQI au processus d’archivage c’est aussi permettre de veiller à ne pas reproduire des zones de silence ou d’invisibilisation, notamment concernant les minorités dans la minorité.

Les archives sont des outils nécessaires pour lutter contre les discriminations, les stéréotypes et l’ignorance, c’est pourquoi il est primordial de mettre en place un système archivistique adapté à la collecte des archives LGBTQI. L’étude des exigences liées aux archives LGBTQI éclaire les problèmes posés par les pratiques archivistiques en général : notamment la découpe des archives, la dépossession des archives ou encore l’expertise de l’archiviste. Ces réflexions, plus générales, sont une opportunité pour le modèle archivistique de s’adapter à toutes les marges et ainsi, de leur rendre la parole. Les archives sont des outils nécessaires et légitimes pas seulement pour les LGBTQI mais pour l’ensemble des minorités que le modèle archivistique actuel invisibilise, réduit au silence.

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Temple Grandin interprète des animaux

Temple Grandin : interprète des animaux!

Mary Temple Grandin est née en 1947 à Boston.

Très tôt, elle est stigmatisée par sa différence, car elle ne parle pas, et ne supporte pas les contacts physiques. Sa mère consulte alors un neurologue qui déduit que Temple est enfermée et souffre d’une forme d’autisme. Elle est intelligente mais ne parvient pas à s’exprimer. Son père ne la comprend pas, seule sa mère s’efforce de trouver des solutions pour que sa fille s’épanouisse. Grâce à un orthophoniste, elle apprend à communiquer.

Ses premières expériences scolaires sont difficiles mais elle montre des dispositions saisissantes en menuiserie, un domaine jusqu’alors réservé aux garçons ; enfin un domaine où elle peut s’exprimer avec talent, car son intelligence est visuelle et fonctionne avec des images.

Sa mère l’inscrit ensuite dans une école pour autistes où leur singularité est valorisée et qui va lui permettre de s’exprimer à travers le dessin : Temple adore dessiner des animaux. Elle passe un été dans le ranch d’une tante et c’est une révélation : elle découvre une empathie pour le bétail!

Temple a enfin trouvé sa voie et son intelligence spécifique un objet à sa mesure. C’est décidé, elle entame des études universitaires dans le domaine des “sciences animales” et fait de la recherche dans un domaine inédit : le bien-être des animaux d’élevage industriel. Elle étudie le comportement des animaux et dans un environnement très masculin et machiste, elle réussit à développer des normes pour les élevages de bétail et les abattoirs. Temple Grandin est devenue une spécialiste reconnue dans sa spécialité et a gagné une notoriété justifiée ; “interprète des animaux”, vous comprenez maintenant le sous-titre, elle donne des conférences dans le monde entier!

Ressources :

le site de Temple Grandin

conférences TED

filmTemple Grandin / Mick Jackson

livres :

Cet article fait partie d’une série de portraits de femmes connues ou méconnues qui méritent qu’on s’attache à leur parcours. Vous pourrez les retrouver facilement sur le blog à travers ce tag : portrait de femme

Cette idée est née de la lecture du Culottées (1 et 2) de Pénélope Bagieu et l’article s’est nourri de différentes lectures.

 

 

 

Le meilleur de notre veille #42

Au programme de ce meilleur de notre veille pour le mois de juin : Pride Month et Genre

Pride Month

Avec l’organisation des Marches des Fiertés, le mois de Juin est traditionnellement le « Mois des Fiertés », ou Pride Month, outre-alantique. Les bibliothèques en profitent pour mettre en avant leurs collections en direction de ces publics et proposer des animations ciblées depuis les recommandations quotidiennes à la NYPL aux rencontres avec des auteurs à la Bibliothèque du Congrès, la mise en avant de bibliographies thématiques à la construction participative de témoignages à l’Université de Floride Speak Your Truth: A Queer History of UCF  et la valorisation des fonds comme à l’Université de Washington à Saint-Louis. De quoi vous donner des idées pour les jours restants.

Et vous en France, vous avez fait quoi ?

En Espagne, les élèves conservateurs territoriaux, partis en voyage d’étude, nous apprennent que la législation de la communauté autonome de Madrid rend obligatoire la présence de fonds dédiés aux questions de genre et d’identité sexuelle dans les bibliothèques des villes de plus de 20000 habitants.

Si vous voulez faire de même, vous pouvez suivre ce que propose la Mairie de Paris par exemple qui met en avant une bibliographie thématique sur le sujet, ou utiliser des sites ressources comme l’américain Gayya qui liste des ressources par identités et orientations sentimentales.

Fille d’Album, dans un billet de blog revient sur sa dernière participation à une table-ronde sur la représentation des LGBT dans la littérature jeunesse. Son billet propose nombre de réflexions et de titres à récupérer pour vos établissements.

Féminisme

Une fierté qu’on peut retrouver, en cherchant bien, sur d’autres sujets comme celui du genre, à commencer par cette belle surprise créée par la place grandissante accordée aux personnages féminins dans les grosses productions de jeux vidéo, comme l’a démontré le récent E3.

L’industrie vidéoludique nous renvoie plus souvent l’image d’un environnement machiste ( cf l’affaire du GamerGate, mouvement masculiniste sorti d’Internet qui est allé jusqu’à cyber-harceler des développeuses reconnues et respectées.) et c’est plutôt une bonne nouvelle. Ce serait bien que YouTube s’en inspire au lieu de blacklister des femmes, démonétiser des vidéos avec des corps de femmes, pour faire plaisir à des annonceurs comme le dénonce Télérama.

Côté bibliothèque, ce 20 juin, les élèves conservateurs promus de l’Enssib organisent une journée d’étude intitulée « Sexiste ? Pas notre genre ! Comment agir en bibliothèque contre les stéréotypes et discriminations de genre » http://www.enssib.fr/JE-Sexiste-pas-notre-genre  revenant sur la question des métiers, des collections et des actions que les établissements peuvent proposer. Vous pouvez la retrouver sur Twitter via le hashtag #sexistepasnotregenre

La journée a été annoncée dans la revue de presse du Ministère (Service des droits des femmes et de l’égalité entre les femmes et les hommes) qui propose une veille d’actualité réalisée à partir des informations et documents de la presse quotidienne et hebdomadaire nationale, de la veille des sites institutionnels (ministères, Parlement, organismes partenaires…) et de la surveillance des sites associatifs francophones et de certains blogs.

Interculturalité

Mercredi 20 juin était la Journée mondiale des réfugiés, l’occasion pour des bibliothèques de rappeler leur engagement et les actions mises en place : un rôle rappelé par l’IFLA dans un document accessible en ligne .

Les bibliothèques jouent depuis longtemps un rôle de soutien aux groupes marginalisés, les réfugié.es et autres nouveaux et nouvelles arrivant.es n’étant qu’un exemple de celles et ceux qui bénéficient de l’accès à l’information qu’elles fournissent. Les bibliothèques remplissent divers rôles pour ces nouveaux et nouvelles arrivant.es, comme des espaces sûrs (sanctuaires), des entrepôts (lieux où enregistrer leurs expériences), des passerelles (vers de nouvelles vies dans les communautés hôtes) et des ponts (vers de nouveaux voisins). Pourtant, ce travail n’est pas nécessairement facile. Les sections de l’IFLA ont produit des directives utiles qui aident à comprendre ce qui peut être nécessaire.

« Esprit critique, es-tu là ? »

C’est l’intitulé d’une journée d’étude qui a eu lieu le 19/04/2018 à Tours.

Cette journée a été organisée par Bibdoc 37, un réseau départemental ouvert à tous les professionnels des bibliothèques et des centres de documentation, qui organise une manifestation professionnelle annuelle. Les présentations des intervenant.e.s sont désormais toutes en ligne.

Pendant la journée, les personnes  présentes ont participé à 2 ateliers au choix par les 4 suivants : l’éducation aux médias, c’est l’affaire de tous ; neutralité ou prises de position : les bibliothécaires dans le débat ; comment se positionner en tant que bibliothécaire par rapport à la surveillance de masse ? Présentation de l’ EPJT : le projet « FactoScope ».

La conférence inaugurale de Sylvain Delouvée, maître de conférences à l’Université de Rennes portait sur les notions de « raison(s) et déraison(s) » et la table ronde en fin de journée interrogeait le positionnement des bibliothèques dans la « fabrique de l’information ».

La commission Légothèque était présente avec une intervention intitulée : « neutralité ou prises de position: les bibliothécaires dans le débat », nourrie d’exemples issus d’articles du blog afin d’illustrer des prises de positions sur différents sujets comme par exemple : préjugés sexistes, de genre, écriture inclusive…

La commission de l’Association des bibliothécaires de France (ABF) Légothèque travaille sur « le rôle d’accompagnement des bibliothèques dans la construction des individus ». Elle privilégie 3 angles de réflexion: interculturalité et multiculturalisme, genre, orientation sexuelle et sentimentale. Loin d’encourager une prétendue neutralité des bibliothèques, Légothèque vise à provoquer la réflexion sur la lutte contre les stéréotypes et les exclusions. Considérant les bibliothèques comme des lieux privilégiés d’échanges et de débats, Légothèque participe à la valorisation de leur rôle social et politique. Comment les bibliothécaires français.e.s peuvent-ils prendre position sur ces sujets dans leurs institutions ? Quels sont les outils concrets dont les professionnels peuvent se saisir pour faire évoluer leurs collections et leurs services vers plus d’inclusivité ? 

 

Egale à égal #5 : le sexe des mots, un chemin vers l’égalité

« Le sexe des mots, un chemin vers l’égalité / Claudie Baudinot : c’est le nouveau titre de la collection égale à égal que nous vous proposons d’explorer.

Truffé d’exemples pertinents, ce livre nous apprend que le langage n’est pas neutre, il est sexiste. Ainsi, souvenons-nous que l’école nous apprend très tôt que le genre masculin l’emporte sur le féminin ; souvent la féminisation d’un mot le dévalorise : la préfète fait plutôt penser à la femme du préfet, plutôt qu’à la fonction que peut exercer une femme etc…

“Emanciper le langage pour construire une culture de l’égalité” : le sous-titre de ce livre nous indique le chemin pour faire évoluer les mentalités et lutter contre les stéréotypes sexistes.

La langue est sexiste

Elle reflète les stéréotypes, autant féminins que masculins. Les exemples sont légion qui nous montrent que l’élément féminin dans la langue est souvent dévalorisé. Ainsi, la “philosophe et essayiste Simone de Beauvoir” a longtemps été présentée dans les dictionnaires comme “disciple et compagne de Jean-Paul Sartre”. Un homme savant, c’est formidable, mais les femmes savantes de Molière renvoient elles à des femmes pédantes, cherchez l’erreur! Même si les femmes ont fait reconnaître leurs droits et leurs capacités à accéder à certains métiers et à certaines fonctions, elles s’auto-censurent parfois face aux connotations péjoratives associées à certaines formulations comme « maîtresses de conférences”. Ce sexisme de la langue est plus universel qu’il n’y paraît et des langues comme l’anglais ou l’italien n’y échappent pas non plus.

La langue façonnée par et pour les hommes

L’accord au masculin reflète une indéniable hiérarchie entre les sexes. Cependant, cette règle du masculin qui l’emporte sur le féminin a été érigée “récemment” en principe au 17e siècle : auparavant prévalait l’accord de proximité, comme en témoignent ces vers de Racine / Athalie :

“Surtout j’ai cru devoir aux larmes, aux prières,

Consacrer ces trois jours et ces trois nuits entières.”

Mettre les mots au service de l’égalité

Il y a encore du chemin à faire mais des progrès ont été faits. La “Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne” d’Olympe de Gouges en 1789 n’était pas un exercice de style mais reflétait sa conscience aiguë que la Révolution avait exclu les femmes à tous les niveaux. 

Conserver son nom pour une femme mariée, pouvoir donner aux enfants le nom du père et/ou de la mère sont des évolutions récentes.

Les Nouvelles NEWS, l’autre genre d’info :  ce journal d’information indépendant a vocation à traiter l’actualité tout en respectant la parité. Il veut donner autant de visibilité aux femmes qu’aux hommes dans le contenu de l’info et gommer les stéréotypes sexués.

En 2015, le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes a édité le Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe via une une écriture inclusive : ce billet sur notre blog vous donnera une idée des enjeux liés à ces questions.

La violence des résistances

Aujourd’hui encore, les académiciens sont toujours opposés à la féminisation des noms de métiers et à toute forme d’écriture inclusive. Les passions se sont déchaînées autour de l’usage du terme “Mademoiselle”.

Les chemins vers l’égalité

Ils sont pluriels et il faut continuer à faire évoluer la langue afin qu’elle reflète également tous les visages de la société et inclut les personnes transgenres, de sexe indéterminé ou en cours de définition. En effet, les seules catégories homme / femme, masculin / féminin sont limitatives et en suédois le pronom neutre “hen”, qui englobe “han” il et “hon” elle permet d’élargir cette notion de catégories.

Un texte qui se lit d’une traite et vous fera réfléchir sur le sens et… le sexe des mots!

 

Thérèse Clerc, utopiste réaliste

Thérèse Clerc (1927-2016), son nom ne vous dit peut-être rien? Et la maison des Babayagas à Montreuil? Ah là peut-être que ça vous évoque quelque chose? Non, toujours pas? Alors lisez la suite.

Que de chemin parcouru pour en arriver là.

Son éducation catholique et bourgeoise ne la prédestinait pas à s’emparer des projets qu’elles as développés. Mariée, maman de 4 enfants, un boulot à plein temps, il lui faudra du temps pour s’extraire de son carcan familial et social et comprendre les enjeux sociétaux de son époque. A l’Eglise, elle échange avec des prêtres-ouvriers qui lui parlent lutte des classes, marxisme, de la guerre d’Algérie, mais rien sur la condition des femmes…

Mai 68 lui ouvre les yeux et aiguise sa conscience politique, féministe. Elle se forge à l’insu de son mari une culture qu’elle n’a pas pu acquérir par son éducation ou par des études. Elle ouvre les yeux sur une effroyable réalité : la première cause de mortalité des femmes est imputable aux avortements clandestins; elle rejoint alors le MLAC : Mouvement Pour la Libération de l’Avortement et de la Contraception.

Elle finit par divorcer à 40 ans et s’installe à Montreuil avec ses 4 enfants.

Les avortements clandestins que doivent subir les femmes la révoltent et elle suit avec intérêt le projet de loi de Simone Veil pour dépénaliser l’IVG (Interruption Volontaire de Grossesse).

Dans sa vie amoureuse, elle rencontre une femme avec laquelle elle vivra jusqu’à la fin de ses jours et qui l’ accompagnera dans son grand projet : la maison des Babayagas à Montreuil! Au cinéma, Thérèse apparaît dans le film Les Invisibles / Sébastien Lifshitz.

Thérèse est marquée par la fin de vie de sa mère, dépendante, et dont elle s’occupe avec abnégation malgré les difficultés. Elle imagine alors un endroit pour des femmes aux revenus modestes qui vivraient dans des espaces autogérés. En effet, elles sont plus touchées par la précarité que les hommes à cet âge de la vie.

Il lui faudra des années pour mener à bout son grand oeuvre mais quelle satisfaction in fine! La maison des Babayagas (ce sont des figures du folklore russe) voit enfin le jour à l’initiative de Thérèse Clerc, Monique Bragard et Suzanne Goueffic, et accueille des pensionnaires de plus de 65 ans au parcours associatif ou militant avéré. Chacune donne 10 heures de son temps par semaine. Leurs valeurs sont les suivantes : citoyenneté, autogestion, laïcité, écologie, solidarité et féminisme. Elles organisent des sorties culturelles, une université du savoir des vieux (UNISAVIE), font du sport!

Voici donc condensée la vie d’une utopiste réaliste qui a réussi à mener un beau projet humaniste, la maison des Babayagas, renommée depuis maison des femmes Thérèse Clerc.

 

Cet article fait partie d’une série de portraits de femmes connues ou méconnues qui méritent qu’on s’attache à leur parcours. Vous pourrez les retrouver facilement sur le blog à travers ce tag : portrait de femme

Cette idée est née de la lecture du Culottées (1 et 2) de Pénélope Bagieu et l’article s’est nourri de différentes lectures.

 

 

 

 

 

Envie d’en savoir plus?

Films documentaires :

Babayagas / Thibault Férié

Nous vieillirons ensemble / Jean-Marc La Rocca

Thérèse Clerc à propos du MLF / INA

Hors-Champs / France culture : Laure Adler reçoit Thérèse Clerc, militante féministe et fondatrice de la maison des Babyagas

Archives, livre :

Fonds Thérèse Clerc : hébergé à la bibliothèque Marguerite Durand

A consulter sur place. Les documents de ce fonds ne sont pas encore signalés dans le catalogue en ligne.

Thérèse Clerc, Antigone aux cheveux blancs / Danielle Michel-Chich